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Le Coup Du Charme

Si, malgré le blitz médiatique qui s’est déchaîné autour de la sorti de l’album Casanova, vous restez perplexes, Best peut vous aider à pénétrer l’univers de Divine Comedy et de son chanteur, le génial Neil Hannon. Suivez le guide…

D’accord, passer ses journées à tenter de décrypter l’œuvre d’un musicien s’apparente à de la branlette intellectuelle! Surtout s’il s’agit d’un musicien ‘pop’, un genre qui, de nos jours, n’inspire, au mieux, que l’affection légèrement condescendante que l’on accorde aux artisans doués - Oasis, pour ne citer que la plus fameux de la catégorie. Sauf que Neil Hannon, l’âme et l’inspiration de Divine Comedy, n’a rien d’un tâcheron besogneux. Échappé des landes désolées de l’Irlande du Nord, obsédé par Scott Walker - le sublime chanteur des Walker Brothers, dans la deuxième moitié des 60’s, devenu depuis la référence obligée de nombre de musiciens anglais, de Marc Almond aux Tindersticks en passant, donc, par Divine Comedy -, la pâle et frêle vocaliste a tissé un véritable écheveau de références littéraires et musicales, au long de trois albums et quelques maxis. Il semble donc légitime que l’amateur puisse désirer voir un peu plus clair dans ce salmigondis d’humeurs et d’ambiances, dispensé par un personnage un brin cyclothymique. Un homme secret qui avouera tout au plus, au détour d’un entretien quelque peu chaotique, avoir laissé traîner un semblant de pistes dans le choix des titres de ses albums, au moins. On fera donc abstraction du tout premier mini LP, sorti au début des années 90 dont l’intitulé Fanfare For The Comic Muse n’est guère révélateur de quoique ce soit, si ce n’est un certain sens de la métaphore et de l’auto dérision, pour s’attaquer directement à Liberation en 93, Promenade l’année suivante, avant de s’arrimer, finalement à ce Casanova, que Neil aura mis près de deux années à enfanter. À quelques heures d’une apparition sur le plateau de Nulle Part Ailleurs, et bien qu’en proie aux affres d’un début d’indigestion due à l’inaccoutumance de son pauvre système digestif britannique aux aléas de la gastronomie languedocienne, le garçon nous aide à y voir un peu plus clair.


Heureux!

Neil Hannon: Si l’on veut essayer de décrire mes disques à partir de leur titres, ce qu’on peut évidemment dire, c’est qu’ils dont le reflet de mon état d’esprit au moment de l’enregistrement de ces albums. Liberation, c’était: ‘Je suis heureux, heureux, content, content!’, Promenade était une espèce de voyage fantastique et très romantique, et Casanova est une descente dans la tourmente de la réalité et de la confusion, le tout enrobé dans un gigantesque emballage excessivement mélodramatique.

Il est curieux de constater qu’à l’heure où sort Casanova, infiniment plus arrangé que vos albums précédents, vous réapparaissez sur scène avec un vrai groupe de rock, comme aux premier temps de Divine Comedy?
Non, cela n’a rien à voir. Simplement, les chansons de Casanova sont construites comme des rock songs, sur une base batterie/basse/guitare. Ce que n’était pas le cas pour Liberation et encore moins pour Promenade où la batterie était quasi absente.

Est-ce-que l’on peut raisonnablement considérer que l’extraordinaire empilage de cordes, de cuivres et claviers divers que l’on trouve sur ce nouvel album, a un rapport direct avec votre obsession quasi pathologique pour Scott Walker?
Il est clair qu’il y a énormément de Scott Walker dans ce disque. Il y en avait déjà beaucoup dans les précédents, mais c’est effectivement la première fois que je me donne les moyens de m’approcher de ce qu’il a réalisé. Je me suis même assis dans la même chaise que lui, en studio (rires)!


Velours rouge

Ne craignez vous pas que, justement, la grandiloquence des arrangements ne puisse distraire un peu l’auditeur de la qualité intrinsèque des chansons?
Absolument. C’est même pour ça que cela a été fait. L’idée était de tenter de restituer musicalement une espèce de décor intérieur très baroque, une pièce aux murs recouverts de velours rouge, quelque chose de grandiose. Établir une sorte de correspondance entre les paroles qui sont tout ce que l’on voudra sauf timides et une ‘débauche’ instrumentale qui restituerait cette effronterie littéraire. C’est une manière de me hisser sur un piédestal pour donner un coup de pied dedans et me faire redescendre sur terre juste après.

Mais pour quelle raison?
Hum, une manière de me punir pour m’être laisser emporter par mes pulsions, sans vraiment faire attention aux conséquences que cela pouvait avoir pour moi ou pour les autres. Quelque chose dont je n’étais pas vraiment fier après coup. C’était une période assez peu productive qui a duré près d’un an après la sortie de Promenade. C’est la raison pour laquelle Casanova a mis si longtemps à voir le jour. Je ne travaillais plus du tout. J’étais trop occupé à m’amuser. C’était bien mais cela ne pouvait durer éternellement. J’avais besoin, ensuite, de faire un peu le point, de savoir ce que j’avais réellement dans le crâne. Quelque chose que j’ai fait bien évidemment en écrivant des chansons.

Une sorte de grande ‘purge’?
Exactement. Comme cette fixation sur Scott Walker. Je m’en suis débarrassé, une bonne fois pour toutes (cf. la chanson ‘Dogs & Horses’ sur Casanova). Je n’ai plus besoin de revenir là-dessus.

Et vous vous sentez mieux?
Je me sens dans un état lamentable! (rires). Je ressens probablement ce que quiconque va ressentir en écoutant Casanova pour la première fois: une monstrueuse indigestion! Comme après avoir mangé trop de bonbons!


Et, s’il est vrai que la surcharge instrumentale qui ensevelit presque certains morceaux de ce Casanova évoque parfois les ‘saint sulpiceries’ de l’architecture néoclassique du dix neuvième siècle, le pur génie d’un jeune homme, parfois aussi excessivement modeste qu’il peut être insupportablement prétentieux, surnage sans difficulté lorsqu’un sursaut de lucidité lui fait retrouver la limpidité qui prévalait sur Liberation: ‘Something For The Weekend’, le single, ou surtout, ‘Songs Of Love’. Un titre que retrouve les accents poignants d’un clavecin familier, d’une flamboyante inspiration, sont les signes rassérénants. Pas autant, pourtant, que ce ‘Dogs And Horses’ qui, en guise de conclusion, fournit la deuxième clé de l’univers hannonien, point d’équilibre finalement stable entre l’expressivité déchirante d’une personnalité profondément touchante et l’irrépressible immodestie d’une grenouille voulant devenir prince. Les estomacs trop fragiles sont priés de se reporter aux chapitres précédents, ou de guetter les prochaines venues de l’homme, accompagné, cette fois, par un vrai groupe de ‘wock and woll’ - avec orgue ET piano, comme Procol Harum! - dans nos contrées, lesquelles, d’une fois n’est pas coutume, surent très tôt faire les yeux doux à l’une des plus remarquables personnalités de la scène musicale actuelle.

Manuel Rabasse
Best 08/1996