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L'extravagant Mr Hannon

En quelques albums, le dandy irlandais a imposé son ironie noire dans l’édifice tarabiscoté de la Brit pop. Fin de siècle, sa dernière livraison, est une sorte de concerto déconcertant.


Une fois encore, Neil Hannon a sorti le grand numéro: un orchestre symphonique, avec section de cordes, percussions, cloches, cors et chœurs, qu’il enveloppe de sa voix chaude. Boursouflé, ronflant, maniériste et kitsch, Fin de siècle (Setanta/Labels), sa dernière livraison (après le libertin Casanova et l’ultraromantique A Short Album about Love), semble avoir été conçue pour un opéra bouffe ou un cabaret expressionniste.

Certaines envolées de ce Kurt Weill revu par Broadway provoquent l’enthousiame. D’autres passent et lassent. Dans tous les cas, Hannon déconcerte. Mais, après quelques écoutes, on se laisse prendre par son œuvre voluptueuse et inspirée pour laquelle l’ambitieux dit avoir recherché l’effet d’une icône chargée d’ors. “J’aime la magnificence de la musique lyrique, Mozart, mais aussi Kraftwerk ou Joy Division. Quand on pousse une atmosphère à l’extrême, bien sûr on frôle le grotesque. C’est un risque que j’assume. Le sublime flirte toujours avec son propre pastiche.”


Plébiscité par une minorité d’esthètes parisiens depuis son passage en 1993 au Théâtre de la Ville et au festival des Inrockuptibles, l’extravagant Mr Hannon revient en France pour une tournée. Il a dû s’assagir. Aux Eurockéennes, l’été dernier, il était accompagné de 25 musiciens et de 5 choristes. Sa maison de production ayant frôlé le dépôt de bilan, il apparaîtra avec 7 acolytes seulement, le 16 septembre, à La Cigale.

Dans son Ulster natal, où son père était bishop (évêque), le jeune Neil baignait dans la musique d’église. “Je planais avec les odeurs de cierges et d’encens. On est nécessairement porté à la transcendance dans la maison de Dieu, car cela ne sent pas comme chez soi. Je suis athée, pourtant beaucoup de mes chansons empruntent à la musique sacrée. Elles sont construites comme des hymnes.”

Neil Hannon compose seul (“Pas si seul, en fait. Car au fond je m’entends très bien avec moi-même”) et possède un talent incomparable pour écrire des textes farces au service d’une ironie noire, tel ‘National Express’, vision cauchemardesque de l’univers de la voiture, ou ce ‘Generation Sex’, manifeste provoc qui ouvre le disque: “La génération du sexe reconnaît le droit des filles à se déshabiller, à condition qu’on puisse tous regarder…”


Le gringalet n’est pas tendre envers ses pairs

En quelques albums, Hannon le dandy a ouvert une brèche dans l’édifice hétéroclite et tarabiscoté de la Brit pop, créant un genre dans lequel il campe seul et royal. Le gringalet ne se montre pas tendre envers ses pairs: “La pop actuelle s’avale comme du sucre d’orge. Un sentimentalisme, le contraire même de l’émotion, prêt à consommer. Les musiciens ont tué le mystère.”

Quand on lui demande qui trouve grâce à ses yeux, l’énergumène botte en touche et parle cinéma. D’un seul coup, le voici qui élucubre à propos de Gwyneth Paltrow, l’actrice de Sliding Doors, l’héroïne d’Emma, d’après Jane Austen, la seule actrice américaine qui puisse se faire passer pour une Anglaise. “Elle a la classe de Grace Kelly et d’Audrey Hepburn, une voix d’ambre et la pupille qui pétille.” ‘Commuter Love’, l’une de ses chansons, met en scène un jeune homme, dans le train du matin, dont le cœur bat la chamade pour une belle qui ne lève pas les yeux de ‘ses romans français à la morale lâche’.

Grand délirant, Neil Hannon est aussi un grand romantique. Plus que mégalo. Magistral.


Dupont Pascal L’Express, 27/08/1998