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Divine Comedy : vertige pop et vie bourgeoise

Après la sortie de l’album Absent Friends, Neil Hannon au Grand Rex

“A square peg in a round hole” : une cheville carrée dans un trou rond. L’expression est magnifiquement idiomatique. En français on dirait “un chien dans un jeu de quille” ou “un cheveu sur la soupe”. Et c’est ainsi que se voit Neil Hannon dans le paysage musical actuel. Il n’a pas tort : bien qu’Absent Friends, le nouveau disque de Divine Comedy se soit classé en vingtième position du top albums, la semaine de sa sortie en France. Il y a chez lui une étrangeté opiniâtre qui le classe à part de ses contemporains britanniques.

Il le reconnaît volontiers : “J’aime mettre de tout petits sujets sur des musiques énormes.” Depuis bientôt douze ans, avec Divine Comedy, il figure dans la musique pop une sorte d’exception, tant par l’ambition que par la majesté de sa musique. Les critiques anglais appellent cela ‘chamber pop’ – pop de chambre -, en associant sa musique à une généalogie remontant à Brian Wilson, Burt Bacharach, Scott Walker ou les Beatles de ‘The Long and Winding Road’. Si on peut lui trouver des cousins dans la pop anglo-saxonne actuelle, ce sont les Tindersticks, Belle and Sebastian, High Llamas ou Jason Falkner, qui tous réfutent comme lui la violence rock contemporaine, l’électro ou le spontanéisme post-punk.

Une fois de plus, Neil Hannon donne à entendre un orchestre, des cordes, une harpe, des bois, des harmonies savantes sur des mélodies exigeantes – exigeantes pour le chant, propices au lyrisme de l’expression. Il chante cette semaine au Grand Rex, à Paris, avec une quinzaine de musiciens, avant de revenir en tournée en juin prochain. “Ce sera en trio – piano, violoncelle et moi. Je ne voulais pas d’une formule qui soit entre les deux.”

Ce tout petit jeune homme blond plutôt timide est ainsi capable de décisions tranchantes. “J’ai toujours besoin de cinquante milliards de musiciens sur scène. À l’époque d’A Short Album About Love, nous avons claqué tout l’argent de Casanova pour avoir un gros orchestre en tournée.” La scène de la Cigale était bondée, avec vingt-six musiciens. C’était l’époque où les disques de Divine Comedy se succédaient à un rythme furieux : Liberation en 1993, Promenade en 1994, Casanova en 1996, A Short Album About Love en 1997, Fanfare For The Comic Muse et Fin de Siècle en 1998… “Je n’avais aucune raison de ne pas faire un disque par an. Autrement, tout ce que j’avais à faire, c’était de m’assoir avec un air misérable sur mon lit. Pour en sortir, je devais très régulièrement écrire un disque et l’enregistrer.”

En ce temps là, ses disques étaient publiés par Setanta, petit label londonien, installé dans des bureaux encombrés, sous une arche d’un pont de chemin de fer, qui tremblait lorsque passait un train. “Quand j’écoute les albums de cette époque, j’entends surtout le manque de moyens. Et ce qui m’a toujours ennuyé avec ces disques, c’est que je faisais trop d’efforts. Comme lorsqu’on enregistre, c’est pour toujours, je pensais que ça devait impérativement être extrêmement intense. J’avais souvent tendance à trop en faire.”

En comparaison, Absent Friends est d’une maîtrise décuplée, à la fois plus ambitieux et plus léger que les disques de la première période de Divine Comedy. “Maintenant, j’ai une plaisante vie bourgeoise. Je suis plutôt heureux.” Neil Hannon s’est marié et a une petit fille. Depuis son départ de Setanta, il publie un disque tous les trois ans : Regeneration en 2001, Absent Friends en 2004 (chez Parlophone-EMI). “C’est moins facile de trouver du temps quand on est parent”, avoue-t-il.

Depuis, sa position en Grande Bretagne est singulière : très respecté en tant qu’un de plus intéressants mavericks de la musique actuelle, il lui est reconnu peu d’espoirs d’entrer dans le commerce de masse. “Que j’atteigne les hauteurs de Madonna ou Robbie Williams ? C’est super improbable. Je ne peux pas faire de la musique parce que je pense que c’est celle-là que les gens achèteraient. Je ne suis pas de ces gens capables de faire de la musique qu’ils n’aiment pas.”

Pourtant – “comme tout le monde, j’espère” -, il lui arrive d’aime la pop la plus commerciale. “J’écoute la radio dans la voiture et de temps à autre – vraiment de temps à autre -, il y a quelque chose que j’aime vraiment. Le nouveau single de Britney : brillant ; Westlife : camelote. Mais, en fait, quand j’écoute la musique des autres, j’essaie de la disséquer, de comprendre comment elle est faite. Les disques auxquels je reviens toujours sont ceux qui parviennent à me faire oublier ce qui se passe : Nina Simone, Scott Walker…”


Bertrand Dicale
Le Figaro, 28/04/2004