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Pierrot le fou

Liberation avait dévoilé les talents de Neil Hannon, la tête pensante et chantante de Divine Comedy. Promenade, son nouvel album, arrive alors que le premier est encore chaud. Le drôle d’oiseau de la pop confirme son goût pour le baroque et nous emmène pour une promenade dans un jardin anglais.

Le titre de mon précédent album, Liberation, faisait surtout référence au fait d’avoir quitté mon groupe pour suivre une carrière solo. Je n’aurais pas pu l’exprimer mieux! La plupart des chansons ont trait à la libération d’un individu. Par exemple, Bernice Bobs Her Hair, ce n’est pas vraiment mon histoire mais (rires)… le leitmotiv de l’intrigue c’est la libération et le respect de soi-même. Je n’irais pas jusqu’à commenter les chansons une par une, mais il est vrai que le fait que je puisse faire ce que je veux se ressent indéniablement sur cet album. Le fait d’être seul aux commandes, cela peut aussi devenir dangereux mais j’ai toujours eu un bon feeling pour savoir si oui ou non, un morceau étant bon. Je vois ce qui va et ce qui ne va pas. Tant que je contrôlerai ma direction musicale, ça ira! Mais, je ne veux pas en devenir prisonnier non plus, s’asseoir au piano et composer… et toujours jouer la même merde!

Est-ce la peur de te répéter?
Non, Liberation est en quelque sorte… un peu baroque. La structure des morceaux l’est. J’ai toujours pensé que plus la chanson est structurée, plus il est facile de s’en échapper. Alors que sur Promenade, j’ai volontairement limité le nombre d’instruments. Les morceaux s’enchaînent dans une harmonie qui donne à l’album un côté musique d’ambiance. Mais il n’en reste pas moins très, très, très joyeux!

Tentes-tu de faire un lien entre le classique et la pop?
C’est dangereux et embarrassant de vouloir populariser la musique classique. Ca demanderait trop de travail et de sacrifices! Je ne fais pas ma musique pour encourager les jeunes à écouter du classique. Je n’ai pas envie de me prendre une bâche (rires). Mais ça ne m’empêche pas d’écouter et d’apprécier des gens comme Ravel ou Debussy. Je me sers de la musique classique pour mes propres bénéfices, je suis quelqu’un d’égoïste! Je tiens à remettre les choses à leur place: je ne suis expert ni en classique, ni en littérature, ni en cinéma. Je n’ai pas envie qu’on me me prenne pour l’homme cultivé que je ne suis pas! (rires) Mais je pique ce qui me plaît et je l’utilise, c’est tout! Je suis expert en moi!

Pourtant, tu as suivi une formation classique?
Oui, mais à niveau très bas. J’ai commencé par le piano, mais mon niveau était faible et ça m’ennuyait. J’ai donc abandonné et je me suis mis à la guitare. Je n’ai pas de remords car une formation trop poussée peut tuer la part d’imagination qu’il doit y avoir en musique.

On a l’impression que Promenade a été très influencé par le courant minimaliste avec des gens comme Michael Nyman ou Philip Glass.
Certainement mais, au même titre que des influences de musique classique contemporaine, j’ai mis également sur cet album tout ce que j’ai pu aimer du courant pop orchestral des années 60. Mais il ne s’agit pas pour moi de rejouer bêtement ce que j’ai pu écouter. Je préfère nettement faire transparaître mes attaches musicales de façon inconsciente.

’Europop’, qui se trouve sur Liberation, ne semble pas avoir subi ces influences-là?
J’ai enregistré cette chanson avec mon ancien groupe et je l’ai intégrée à Liberation. Mais je crois que j’ai eu tort! En fait, je me sers de cette chanson pour ridiculiser les gens qui traînent dans les clubs et la faune qui tourne autour. Je parle en fait ce que j’ai pu observer à mon niveau, c’est-à-dire à un niveau local avec toute cette mentalité de petite bourgade. Il y a deux clubs dans la ville où j’habite et ils sont carrément envahis le samedi soir! Ils boivent beaucoup, fument beaucoup… bref des choses très enrichissantes (sourire)! Je trouve qu’on peut trouver du plaisir tout en étant sobre comme un juge.

Mais beaucoup d’artistes trouvent l’inspiration dans l’alcool…
Ce n’est pas du tout mon cas! Moi, ce qu’il me faut pour créer, composer, inventer, c’est me cloîtrer. Seul, dans ma chambre, dans mon lit. C’est l’état idéal pour trouver l’inspiration. La solitude n’est pas quelque chose qui me fait peur, bien au contraire, elle m’aide bien plus qu’elle ne me gêne.

Te vois-tu comme un compositeur expérimentaliste comme Peter Hammill, Rober Wyatt?
Non, ce serai beaucoup dire. J’aime écouter d’autres musiciens même si dans les faits, ça ne m’arrive pas souvent (rires). Il est très difficile d’écouter un album tout en te disant que tu peux toujours mieux faire. C’est terrible à dire mais c’est vrai. On peut dire que je suis perfectionniste. En fait, je commence toujours avec dix ou quinze bonnes idées mais généralement, la plus grande partie se perd en route. Pour Liberation, j’avais des chansons depuis des années. A chaque fois, on me disait que j’allais bientôt enregistrer, j’accumulais donc les démos et je me suis retrouvé avec des tonnes de maquettes. Je ne savais plus quoi choisir! Je suis donc entré en studio en me persuadant que ce qui devait arriver arriverait.

Est-ce que ce perfectionnisme exacerbé fut la cause de ta rupture avec le groupe?
Je ne suis pas parti à cause de cela. Ce sont plutôt eux qui m’ont quitté! (rires) C’étaient de bons musiciens, plus jeunes que moi. Ils voyaient leurs copains entrer à l’Université, prendre du bon temps, faire la fête. Et nous, on était dans notre coin, au nord de Londres et on vivait plutôt mal. On n’avait pas d’argent… Un jour, ils en ont eu marre et sont partis. Notre vision de la musique n’était pas vraiment la même et mon ego, mes règles démocratiques ne leur plaisaient pas. C’est quand même moi qui écrivais toutes les chansons! (rires) Ca ne pouvait pas marcher autrement…

Tu as 23 ans. Penses-tu que la pop est destinée exclusivement aux jeunes?
Je pense que, par définition, la pop est exclusivement destinée aux jeunes. Mais la musique, et en particulier la musique populaire, s’adresse à tout le monde. J’aurais aimé vivre dans les années qui ont précédées les années soixante. Je ne veux pas dire que ce qui s’est passé depuis trente ans est nul, mais il fait que reconnaître qu’à l’époque les jeunes prenaient plus de plaisir à découvrir les nouveautés. Mais le fait d’écouter la musique n’était pas toujours un signe de rébellion. On peut toujours trouver une raison de se rebeller! A l’époque, les jeunes essayaient plutôt de trouver quelque chose qui bouleverse les habitudes de leurs parents. Il y aura toujours des conflits de générations mais je ne suis pas sûr que ce soit bien en soi. Je n’ai pas ma place aux côtés d’une certaine jeunesse que je qualifierai de ‘rebelle’. Non, vraiment, je suis loin de ça! Mais je ne joue pas seulement de la musique pour mon plaisir. J’aimerais être un grand song-writer et un bon chanteur, mais ça n’est malheureusement pas encore le cas.

Comment se comporte le public français à ton égard?
Des gens adorables! Les deux fois où je suis venu j’ai presque éprouvé une sorte de gêne, d’embarras. Mais j’aime être aimé, je ne dis pas le contraire! (rires) J’ai joué à Paris à La Cigale et ça c’est très bien passé. Pour une fois dans ma vie, j’ai vraiment bien joué! (rires) Pour comparer, j’ai joué entretemps en Angleterre dans un lieu qui s’appelle le Garage et le public a été horrible, apathique. Il ne bronchait pas, aucune réaction. J’en ai eu tellement marre que j’ai fini par en oublier les paroles des chansons. Mais il est dangereux d’établir des préférences pour des lieux. Peu importe le public, il faut jouer bien partout.

Sur Liberation, tu as utilisé un bout de dialogue du film A Room with a View et sur ton dernier album, un morceau d’A bout de souffle. Quelle influence a le cinéma sur ta musique?
Elle est énorme. J’aimerais en écrire mais ce n’est pas ma seule ambition. Les chansons sont des images mouvantes. Je préfère comparer les chansons à des films plutôt qu’à des livres. J’ai d’ailleurs dédié l’une des chansons de mon dernier album au cinéma français. Bien que je ne sois pas un expert en cinéma français, je peux dire que la Nouvelle Vague est la période qui m’attire le plus avec Godard, Chabrol… C’est une période que j’ai découverte à la télévision lors de cycles du cinéma français. En France, on a les moyens de faire des films contrairement l’Angleterre où le cinéma n’est pas financé et où il est obligé de trouver des moyens détournés pour exister. On est obligé de consommer toutes les merdes qui viennent des studios Hollywoodiens. En France, on donne au cinéma des moyens d’exister et de ne pas se laisser bouffer, vous rendez-vous compte de la chance que vous avez?

On dirait que tu es attaché au monde de l’enfance, à une certaine naïveté…
Je n’aime pas beaucoup les enfants. Ils sont charmants mais loin de moi! (rires) J’ai toujours été le préféré, le bébé de la famille, ce qui m’a rendu méfiant par rapport aux autres enfants. Je n’ai pas très bien vécu mon enfance car j’étais toujours plus âgé à l’intérieur. J’avais du mal à m’amuser.


S. Celli & D. Peters
L’indic 12, 03-04/1994