a short site about The Divine Comedy

Latin lover

Après des mois de doute, Neil Hannon, le démiurge solitaire de Divine Comedy, aura donc accouché de Casanova, faux album-concept mais vraie corne d'abondance musicale. Dans les rues fiévreuses et les jardins dormants de Florence, Neil Hannon ausculte ses chansons de conquérant miné de l'intérieur, cette épopée colorée et éprouvante qui l'a amené à visiter ses gouffres intimes les plus profonds.

D'abord, on se retient. Forcément, on éprouve quelques scrupules à sortir de son cerveau son petit étal de cartes postales, sa machine à débiter du poncif. Mais ça ne dure pas longtemps. Une heure à peine que l'on bat le pavé florentin et déjà nous vient cette impression : l'Italie nous fait encore son Italie. L'Italie devenue naturellement comédienne, mise en scène, un rien cabotine. A croire que c'est plus fort qu'elle. Il faut qu'à chaque fois elle rejoue au visiteur de passage le coup de la nonchalance étudiée, de la futilité assumée, des gestes en vain et des paroles en l'air. A vrai dire, il n'y a aucune raison de s'en plaindre. On s'étonne simplement que le temps, les habitudes et les petites scènes du quotidien soient ici comme figés, fixés pour la postérité. Comme ces ragazzi apparemment éternels qui, vissés sur leur scooter, continuent de fendre la tiédeur du soir pour on ne sait quelle secrète destination. Comme ces vieux noueux, rivés sur les bancs de la piazza Santa Croce, qui s'échinent à refaire et redéfaire le monde avec leurs mains qui ne brassent plus rien et leurs langues qui tournent dans le vide. Comme ces tifosi, qui, la nuit tombée, se déplacent de bar en bar par petites nuées vrombissantes, fébriles. Comme ce jeune couple qui se chamaille en pleine rue - elle assise sur le capot de la voiture, déjà loin, lui l'œil noir et le cheveu gominé. Franchement, on croit rêver. Jamais vu un peuple alimenter avec autant de soin et d'insouciance le feu ronronnant de sa propre caricature.

Evidemment, dans tout ça, Florence ne fait pas comme toute l'Italie. Elle affiche la prestance reposée de ces villes du Nord qui se veulent définitivement moins canailles, plus saines que leurs peu fréquentables cousines du Sud. Elle jouit indolemment du gros pactole que lui a laissé l'histoire, se love dans sa réputation de joyau. Elle peut toujours compter sur ce surplus de grâce et de prestige qui lui a donné le droit d'être un peu plus arrogante, un peu plus fière que les autres. A Florence, pas moyen d'échapper à la beauté. Cette beauté qui ne s'abandonne jamais tout à fait, qui reste toujours un peu distante. C'en est presque terrassant, éreintant. Parce qu'au début, on en veut toujours plus, de la beauté, tant elle nous taraude, nous poursuit, nous provoque, nous allume au détour de chaque rue. On lui court après, et on s'épuise, on finit à genoux. Vient un moment où l'on se met à rêver d'un défaut, d'une faille, d'un accroc dans le décor. Que ça cloche, que ça accroche.

Mais Florence ne se laisse guère aller, ne se néglige que rarement. Elle sait juste, parfois, s'offrir un peu. Elle est alors comme ces femmes qui, en se dévoilant, épaississent un peu plus leurs mystères. Florence ne paraît jamais aussi proche et secrète que dans les venelles blotties derrière Santa Croce, dans les montées escarpées qui mènent au fort San Giorgio ou entre la Piazza della Independenza et les jardins della Gherardesca. Dans ces rues alanguies qui paressent jusqu'à midi, ces longues rues inondées d'ocre et de terre de Sienne, flanquées de bâtisses aux volets verts endormis. On n'ose imaginer quel infernal sauna deviennent ces rues lorsque l'été vient les écraser de toutes ses forces. Pour l'instant, l'air est encore conciliant, bon zig. Du coup, au printemps, Florence est vraiment capable d'exploits impensables, de petits miracles. On la verra par exemple inventer le dimanche léger, joyeux. Un dimanche qui ne suinte ni l'ennui ni la détente obligée. Un dimanche que rien ne vient souiller, que rien ne vient embrouiller. Pas même les régiments de touristes, déjà très copieux, que vomissent à l'infini des cars entiers en bordure du quartier historique, à deux pas de la cathédrale et de son célèbre dôme.

C'est précisément dans cette zone parfois limite, souvent infestée d'abrutis en short et caméscope au poing, que l'on retrouvera Neil Hannon. De toute évidence, l'Irlandais est resté fidèle à lui-même : simple et un peu timide, pas trop rattrapé par son personnage de petit prodige qui s'est senti un jour pousser des ailes de géant. Rien à voir, non plus, avec le Neil de la pochette et du livret de Casanova, que le photographe a saisi en irish lover ténébreux, la clope au bec, la tignasse teinte en noir et les traits durcis, déambulant dans Venise avec un visage fermé à double tour. Ce Neil que l'on imaginait déjà, regard d'acier derrière ses lunettes noires, fixant l'horizon comme s'il voulait en briser la ligne.

Mais sorti des séances photo, Neil redevient Hannon : un gars un peu fluet et franchement accorte, curieux de tout et volontiers déconneur, qui traîne à merveille son allure d'oisillon plutôt pas mécontent d'être tombé du nid. Il persiste même chez lui une fraîcheur intacte, une verdeur à la fois déconcertante et délicieuse. Dans son regard brille une lueur qui vacille en permanence entre innocence et lucidité, entre fragilité et sagesse. A le voir ainsi, traînant avec lui un sac en plastique bleu où végètent deux livres et un bloc-notes encore vierge, on lui trouve instantanément quelque chose de franc et d'irrémédiablement touchant. Sous sa sobre veste noire perce un maillot à bandes blanches et noires : le matin même, il n'a pas pu se retenir d'acheter la tunique légendaire de la Juventus de Turin dans l'un de ces stands à souvenirs qui s'appliquent à tondre le touriste. Il nous le montre, rayonnant de fierté, puis rigolant de sa fierté. On lui signale que ses héros s'apprêtent justement à affronter l'équipe florentine, ici même, le lendemain. Puis, un brin taquin, on lui souffle que les supporters locaux ont le sang chaud et qu'ils ont sûrement envie de bouffer du Turinois. Neil referme sa veste jusqu'au col, trouvant le fond de l'air soudainement frais. C'est l'Irlandais qui a choisi l'Italie comme lieu de rendez-vous, jetant finalement son dévolu sur Florence plutôt que sur Venise - malgré le titre de son dernier album, Casanova. Peu importe, après tout. On s'apercevra assez vite que l'aventurier de la cité des Doges n'a été pour le musicien qu'un aimable pion, un complice facile, pas encombrant. "Casanova ? Ce n'était qu'un prétexte, rien de plus qu'une bonne idée d'album", prévient-il d'emblée. "J'espère que les gens ne le prendront pas trop au pied de la lettre. J'aimerais honnêtement qu'ils en rient. Enfin, pour commencer..." L'homme a beau se produire sous le nom de Divine Comedy, on ne lui découvrira pas davantage d'obsession maladive pour Dante, enfant chéri et figure emblématique de Florence. Des gens bien intentionnés et bien informés nous avaient dit "Puisque vous le rencontrez là-bas, parlez donc de Dante avec Neil : il est incollable sur le sujet." Tiens donc ? Une minute et trois questions posées à l'intéressé suffiront à balayer ces fadaises. "As-tu lu La Divine Comédie ? - Non." "As-tu lu Histoire de ma vie de Casanova ? - Non." "Franchement, as-tu envie de parler de l'un et de l'autre ? - Non." Ouf pour nous.

Une fois évacué le contrôle de connaissances, une fois sondées les motivations, on s'apprête donc, l'esprit léger et le cœur en paix, à jouir de Florence comme il se doit : ni dans l'ambiance confinée des musées ni dans l'évocation solennelle des figures du passé, mais bien plus dans l'atmosphère fiévreuse des rues, dans la splendeur tranquille des jardins et sur le chemin joyeusement cahoteux des discussions à bâtons rompus. Tout au plus se fendra-t-on d'un saut dans la maison natale de Dante, histoire de vérifier que l'auteur de La Divine Comédie et le chanteur de Divine Comedy ont comme un air de parenté. Pour bien faire, Neil achètera un poster où figure l'intégralité de La Divine Comédie, reproduite en caractères microscopiques et donc proprement imbitable. "Voilà qui fera très chic au-dessus de mon lit", prédit-il en rigolant. Fin des formalités.


Autour de nous, le centre de Florence, déambulatoire permanent, bruisse à n'en plus finir : sous les arcades où se réfugie déjà la fraîcheur, sur les terrasses déjà bondées, dans les rues piétonnes gorgées de flâneurs, au milieu des pigeons froufroutant de toutes leurs ailes. Aux abords du Ponte Vecchio, le plus vieil ouvrage enjambant l'Arno, la foule s'épaissit, les voix s'entrelacent, les odeurs s'entrechoquent. Dans ce lent et bruyant fleuve de paroles et de visages, Neil semble avancer avec un mélange de fascination et de prudence. "En Grande-Bretagne aussi, on trouve de telles concentrations de gens : sur les autoroutes. Toute cette énergie, cette exubérance des gens et des choses m'attirent et m'effraient à la fois. J'aime l'ardeur et la passion latines. Ou du moins j'en aime l'idée. J'en apprécie plus difficilement la réalité. Mais je ferais bien de m'en inspirer pour ma propre vie. J'aimerais être passionné, et pas seulement dans mes disques ou sur une scène. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi les Britanniques étaient si prompts à enregistrer des chansons ? Parce que c'est souvent le seul domaine où ils osent exprimer leur passion."

Trapu, court sur pattes, portant sur son dos deux rangées de bâtiments en équilibre au-dessus du fleuve, le Ponte Vecchio a l'air d'un vieux fauve sommeillant dans les eaux de l'Arno. Sur ses pavés, l'animation semble ne jamais faiblir. C'est le week-end, les boutiques de bijoutiers qui s'échelonnent tout le long du pont sont fermées : personne ne vient ici pour affaires. Touristes, bandes d'adolescents et familles en goguette se mêlent ici dans le même bouillon humain. De drôles de choses voyagent entre les regards, des émotions volantes non identifiées, sitôt aperçues, sitôt évaporées. Dans un coin, un groupe d'Italiens entame un concert acoustique à base de guitare, banjo, mandoline, congas et roulements de mécaniques. Le chanteur-guitariste, regard de braise et crinière noire, lance des œillades appuyées aux filles et oublie de chanter juste. Mais tout le monde s'en fout.

Pas effrayé par les risques de torticolis, Neil n'hésite pas à tomber amoureux tous les trois pas, se laisse harponner le cœur par la moindre naïade qui passe. "Les Italiennes ont toujours l'air de courir après un idéal de beauté très méditerranéen - longs cheveux noirs, teint mat, maquillage. Lorsqu'elles y parviennent, elles touchent au sublime. Lorsqu'elles échouent, ça peut devenir terrible. Mais au moins, elles ont cet absolu, ce modèle. Alors que les Anglaises, elles, n'ont même pas d'idéal de beauté à atteindre..." S'ensuit une discussion savamment idiote où l'on devisera sur les mérites comparés des ressortissantes de différents pays - Suédoises, Espagnoles, Américaines... -, avec cette finesse d'analyse et cette pénétrante connaissance des peuples dont savent faire preuve les philosophes de comptoir et certains commentateurs sportifs.

L'heure, on le voit, est aux déambulations oisives et aux commentaires oiseux. Sur la rive gauche de l'Arno, la via de' Guicciardini se faufile entre deux rangées de maisons basses, épouse la colline verdoyante qui surplombe la ville. L'asphalte est à moitié défoncé, balafré par des travaux de réfection. Dans l'un des innombrables bars-épiceries qui émaillent la ville, nous trouverons à souffler un peu et à siffler du vin rouge et de la bière. Entre les étalages de biscottes et de pâtes, assis à l'une des trois tables qui se disputent le maigre espace vacant, Neil vagabonde de phrase en phrase. Dans un peu d'embarras et de sourires, il essaie d'abord de noyer un souvenir à la peau dure. Le souvenir d'une conquête française à laquelle sa chanson Frog princess, sur son nouvel album, doit beaucoup - si ce n'est tout. Puis on en vient, progressivement, à ce disque si difficilement enfanté, à ce faux hommage à Casanova qui, s'il n'est qu'un simple prétexte, aura quand même tiré Neil d'un potage salement épais.


"Lorsque j'ai fait l'interview de Björk, en juin dernier, j'étais vraiment au creux de la vague. J'étais terriblement sérieux lorsque je lui ai demandé si je devais garder ces chansons dont je ne savais plus que faire. J'étais sur le point de tout foutre en l'air et de passer directement au suivant - j'en avais déjà la musique. C'était une situation assez nouvelle pour moi. Auparavant, grâce à la musique, j'alternais de brusques flambées d'ego avec des périodes où je gardais davantage la tête froide. Mais jamais je n'étais retombé aussi bas qu'après l'exultation de Promenade. Maintenant, je me dis qu'on ne peut pas maintenir comme ça un ego à ce niveau, en permanence. Mince, ça ressemble encore à l'un de ces discours crétins où Neil Hannon bavarde sur son talent, non ? Pourtant, je parle surtout là de confiance en soi. De cette envie de savoir si l'on vaut la peine, si l'on est digne d'intérêt. Au début de mon adolescence, je me considérais vraiment comme un moins-que-rien. Je pensais que j'étais le plus laid du monde. C'était un jugement qui me venait naturellement, sans me forcer. Ça n'avait rien à voir avec ce que les autres pensaient de moi : il est tellement plus facile de réagir contre les critiques des autres. Ils vous disent "Mon Dieu, que tu es laid !" et vous répondez "Mais non, vous êtes fous, je sais bien que je suis très beau"... C'est ce genre d'attitude que j'ai adoptée lorsque j'avais 17-18 ans. Je me trouvais fabuleux, intéressant, je me sentais très bien. Ça a pris une tournure inattendue quand j'ai quitté l'école et que je suis parti à Londres avec des musiciens besogneux. Ces temps-là n'étaient pas très drôles, enrichissants. Mais ensuite, avec Liberation et Promenade, j'ai soudainement crevé le plafond, j'ai cru atteindre le sommet, mon ego est devenu complètement fou... Et puis, je suis revenu à la normale. J'ai retrouvé le type que j'étais, que j'ai toujours été. Et tout est allé plus mal encore."

De Neil bouclant sa Promenade sur les scènes françaises, on aura conservé une image plutôt heureuse, pour ne pas dire radieuse. On garde encore le souvenir de concerts où le bonheur de jouer devant un public souvent conquis d'avance emportait l'Irlandais aux confins de l'excès de confiance, sans que l'on s'en offusque outre mesure. En jouant ainsi au couillon, au caustique ou au cabotin, Hannon aura même tiré à l'occasion sur une corde sensible assez inédite. D'un côté, on pouvait toujours reprocher à ce type d'en faire trop. Mais de l'autre, à bien y réfléchir, il aurait sans doute eu tort d'en faire moins. "J'ai passé du très bon temps sur la tournée de Promenade... Je n'arrêtais pas de penser "Youpi, super, bonne affaire !" J'en suis arrivé à oublier complètement le boulot que j'étais censé faire. Un an après la sortie du disque, je me suis soudain rendu compte que je n'avais pas écrit la moindre ligne. L'hiver 94-95 a été particulièrement étrange. Je vivais dans un appartement minuscule de Brixton, sûrement l'un des quartiers les plus laids de Londres. J'étais passablement déprimé, je ne faisais que m'abrutir devant la télé, restais au lit toute la journée. La musique avançait facilement, ça n'a jamais vraiment été un problème pour moi. Mais dès que je m'attelais aux paroles, je séchais, je pataugeais. Alors je me suis dit "OK, une fois dans ta vie, tu vas écrire ce qui se passe ou ce qui s'est réellement passé dans ta vie." Promenade était un album beaucoup plus détaché des réalités, où je fantasmais sur le bonheur qu'il pourrait y avoir à vivre certaines choses... Là, je me suis rendu à l'évidence que le nouvel album aurait trait à ma vie sentimentale et sexuelle, à mon rapport aux femmes. C'est un sujet qui me préoccupait pas mal à l'époque, ça allait me remettre les pieds sur terre... Je n'ai jamais eu beaucoup affaire au sexe féminin. J'ai beaucoup pensé, rêvé à lui, ça oui. La plupart du temps, ça se terminait avec une bonne rougeur aux joues et un échec complet... Il y a eu aussi des raisons médicales qui m'ont amené à concevoir cet album. Je ne vous les donnerai pas, vous pouvez les imaginer tout seul. Quoi qu'il en soit, me lancer dans Casanova m'a posé quelques problèmes de conscience. Je n'étais pas franchement certain que les gens voulaient entendre parler de ça. Mais je suis sûr que tout le monde a connu ce genre de sentiments extrêmes, cette impression de perdition, d'échec, de dégoût qui nous submerge lorsqu'on se sépare de quelqu'un, ou simplement lorsqu'on se regarde un peu en face. Je suppose que j'ai écrit là des choses plus brutales, plus honnêtes. Je sais en même temps que ça n'est jamais vraiment frontal. Je me suis amusé avec le mythe de Casanova, j'ai enrobé tout ça de romantisme, d'imagination. C'est à l'auditeur d'aller voir ensuite, s'il le souhaite, ce qui affleure à la surface de ces chansons. Je voulais qu'il y ait plusieurs niveaux de lecture."

On se demandait quel teint auraient ces chansons longtemps séquestrées, retenues en otage des mois durant par leur auteur. Trouverait-on un album blême, fatigué d'avoir trop dormi ? Un Neil Hannon au profil bas, miné par la trouille, avançant patins aux pieds sur un parterre de chansons bien cirées, trop longtemps astiquées ? Casanova, au bout du compte, prend la meilleure des voies moyennes : c'est un disque à la fois extrêmement peaufiné et sans retenue, sans grandes précautions. "A mon sens, Casanova est vulgaire, embarrassant, grotesque. Je le trouve parfois trop complaisant, trop indulgent avec moi-même. Il est comme ces tapis orientaux extrêmement chargés, bourrés de détails pas forcément nécessaires. Je suis sûr que l'on peut obtenir autant d'effets avec moins de détails. Mais je l'ai bourré de toutes ces petites merdes pour exprimer la merde qu'il y avait dans ma tête... et dans la tête de tout le monde. Ce disque, c'est comme trop manger, trop boire, trop baiser. Tout ça est foncièrement excitant, jusqu'au moment où l'on n'en peut plus."

A première écoute, Casanova n'est pas vraiment un torrent de boue. Plutôt une cascade ininterrompue, alimentée notamment par un orchestre quasi omniprésent, qui n'a de cesse de vouloir éclabousser l'auditeur d'idées fortes, d'ambitions démesurées et de mélodies fraîches. Un album souvent bouillonnant, impétueux, charriant de bons blocs d'emphase, de folie et de romance. Dans ces onze chansons qui multiplient souvent les reflets et sortent parfois de leur lit, on pourrait être tenté de faire le tri : on prendra justement le parti de tout prendre, tel quel, en pleine poire. On comprend alors combien Hannon ne s'est pas contenté d'habiller luxueusement des préoccupations intimes autrement plus rudes, sans fioritures.

Son album semble impeccablement repassé, on ne cesse pourtant d'en repérer les froissures, les déchirures. Il y a dans Casanova quelques verrous à faire sauter. On tombe ainsi sur des chansons qui font office de serrures : les rugissements de Charge, la mélancolie vacharde de Frog princess, l'entrain vicié de Woman of the world, le maelström de Through a long and sleepless night. Autant de petites ouvertures par lesquelles on s'amuse à regarder autrement tout le reste de l'album, où l'on découvre Hannon plus nu qu'il n'a jamais été. Des chansons que l'on écoute de bout en bout avec ce mélange d'excitation et de peur parce qu'à travers elles, le propos de Neil Hannon semble soudain plus décharné et son monde plus démeublé, plus désolé. Des chansons qui résonnent parfois comme des appels. Sous l'épaisseur rassurante du son, sous le flamboiement rococo de certains arrangements, on devine des malaises, des angoisses qui, eux, frisent l'épure, le plus complet dépouillement. Il y a là des crevasses qui peuvent s'ouvrir sans crier gare et dans lesquelles on se voit bien tomber la tête la première.

"Je ne peux pas écouter une chanson comme Charge sans finir exténué, à terre. C'est un morceau à la fois grotesque et très âpre, très dur. Pris hors de son contexte, c'est le texte le plus horriblement, le plus dangereusement machiste que j'aie jamais entendu. Comme tout cet album, il en dit sûrement long sur mon type de refoulement sexuel. Quand on ne peut parler de sexe qu'en termes de chasse, de guerre, qu'en clichés phallocrates... Je sais qu'il m'est arrivé de penser aux femmes en ces termes, je ne vais pas me le cacher. Mais j'étais tellement dégoûté de moi-même qu'il m'a fallu écrire ce texte. Pour montrer que ces pensées-là existent, tapies en moi : je les ai reprises, déformées, soulignées, pour mieux faire tomber le masque. C'est une chanson où je m'érige très haut pour mieux me faire dégringoler, me cogner, me démolir... Peut-être les gens penseront-ils que je suis un obsédé sexuel. Je le suis, c'est évident, comme la plupart des gens, souterrainement. Le but est de déclencher une réaction émotionnelle, perturbante, inconfortable. Frog princess a exactement le même genre d'impact. Elle raconte ce moment où, dans un bar et entre amis, vous racontez votre récente rupture avec votre amie en disant "Ah, ah, je la haïssais, cette conne, cette moins-que-rien." Et puis la nuit tombe, vous rentrez seul chez vous et vous pleurnichez dans votre oreiller."

Hésitant à aller trop loin, pesant ses mots, rejetant parfois ses responsabilités, Neil ne parle pas de Casanova sans difficulté, tente lui-même d'étrangler son malaise. Il sait qu'en parlant de la brillante vitrine de Casanova, tout le renvoie à son arrière-boutique, bien moins reluisante. "Il était probablement plus facile de parler de mes précédents albums. Parce que je traitais de sujets très romantiques, très jolis, je parlais de livres. A part les bibliophiles, je ne vois pas qui ça pouvait offenser... Mais en fait, tout ça était finalement très logique, cérébral, une sorte de jeu de construction. Ça a culminé avec Promenade, qui n'est pas un disque aussi romantique que ça : un album qui racontait, décrivait beaucoup, sans forcément analyser les sentiments. Tonight we fly - une description logique de ce que l'on peut voir en survolant un paysage - est la meilleure expression de ce que je recherchais alors. C'était à l'auditeur de voir lui-même quelles émotions la chanson contenait. Je suis toujours fier de ces morceaux mais j'ai parfois du mal à les interpréter sur scène. J'ai toujours su qu'il y avait du faux-semblant là-dedans mais, en les rechantant, il arrive que je pense "Comme tu étais naïf." Casanova est probablement une exception, un pas de côté nécessaire dans le parcours que je me suis tracé. Il fallait que je formule les choses, ne serait-ce qu'une fois, pour me rappeler que je ne suis pas qu'un parfait petit architecte. Qu'il doit y avoir des sentiments là-dedans. Maintenant, je vais pouvoir reprendre le chemin là où je l'ai laissé."

La salive de Neil se tarit. Dans l'arrière-salle du bar, à l'abri du soleil et des grondements de la rue, un brelan de vieux joueurs de cartes se prennent le chou en silence avant de se bombarder d'invectives rigolardes. On quitte à regret cette chouette petite succursale du bonheur.

Au détour d'une rue, le palais Pitti déploie sans prévenir sa façade sans fin, ses formes monumentales. Derrière, une longue allée zébrée d'ombres et de lumière cingle vers les jardins Boboli, nonchalamment étirés sur les flancs de la colline. C'est le royaume des statues, des amoureux transis et des chats sans domicile fixe. Au bas de la pente trônent de grandes baignoires de pierre dans lesquelles Neil, fasciné, s'imagine déjà en train de barboter. On le retient à temps. Des escaliers et des chemins où le gravier crisse sous le pied mènent à un labyrinthe de verdure. Nous les empruntons parce que nous avons le vin joyeux. Nous entrons dans ces heures floues où la lumière du jour devient peu à peu une simple rumeur, un écho perdu. Avant d'aller se coucher, le soleil, rasant et fourbu, embrasse tout ce qui lui tombe sous les rayons : les arbres, les pelouses, les visages et les pierres se laissent ainsi barbouiller d'or. Derrière les haies et sous les frondaisons, l'ombre attend son heure, grignote du terrain, investit déjà les moindres recoins. Une petite grappe d'étudiants traînent sur l'herbe, essaient de nous faire gober que c'est déjà l'été. On est tout près d'y croire.

Neil exprime le souhait de monter au sommet des jardins, sur les remparts de la forteresse qui dresse sa coque de pierre derrière un nuage de feuillages. Monter, monter toujours. On s'exécute, et on ne regrette pas. Là-haut s'ouvre un panorama à faire frissonner les statues. La ville flotte de manière surréaliste, altière et épanouie, apparition de pierre dans les halos du jour finissant. La crête est submergée de silence. Des gens bien inspirés se sont posés ici pour bouquiner, achever la journée sans douleur. Parfois, un couple vient balancer de la monnaie italienne dans une petite fontaine à l'eau croupie - ça ne fait pas bien cher le vœu et les serments d'amour.

De l'autre côté des remparts, dos à la ville, la vue est tout simplement inexplicable : la campagne toscane est là, qui toque aux portes de Florence et prend la parole sans transition aucune. Il n'y a rien de cet effilochement, de ce tissu urbain lentement défait qui mène généralement des cités aux champs. Florence vit dans une autre époque, jusqu'à ignorer l'idée même de banlieue. Elle se laisse étreindre, ceindre par les oliviers, les lauriers et ces pudiques rideaux de cyprès derrière lesquels se cachent de somptueuses demeures. Neil, son sac en plastique bleu à la main, observe le soleil qui s'effondre lentement derrière la colline. Il a l'air d'un type planté sur un quai de gare, accompagnant du regard un train qu'il n'a pas su prendre. C'est un peu idiot mais, à le voir ainsi, droit comme un i devant l'à-pic des remparts, une métaphore lourdement chaussée nous vient à l'esprit : l'histoire d'un type qui, de rêve de conquête en rêve de conquête, découvre qu'il s'est surtout rapproché de ses propres gouffres. Un type dont le génie et l'envie de gagner les cimes n'auront fait que souligner, en creux, ce que sa vie a de plus tremblant, de plus friable, de plus ratatiné. Et qui, au bout du compte, est sans cesse renvoyé à la vanité de son ambition, de sa course en avant.

"A une époque, j'étais jaloux de tout le monde. Je ne supportais pas que les autres aient une vie. Mark Eitzel a écrit une chanson sublime là-dessus, Somewhere. Quelque part, des gens vivent, quelque chose arrive et je n'y suis pas. C'est affreux ! Woman of the world parle de ça : essayer d'admettre que les autres puissent aussi avoir une vie. Que l'on n'est pas la seule personne à avoir jamais existé... Nous sommes faits de telle manière que nous ne saurons jamais de quoi les autres, au fond, sont faits. Je suppose que la vie et l'art ne cessent de tourner autour de ça : on essaie désespérément de comprendre l'autre. C'est une manière d'admettre que l'on aspire à du réconfort. J'ai toujours détesté avoir besoin de l'aide des autres. Mais je m'aperçois que moi aussi je suis faible, que mes chansons sont comme un appel, que je suis encore là, à chercher ma mère... Il doit quand même y avoir quelque chose de mieux à attendre... Le plus dur reste de savoir pourquoi je tiens toujours à écrire de meilleures chansons. J'ai toujours en moi ce désir ardent, cette démangeaison terrible qui n'est pas très logique. Parce que ce qui est logique, c'est d'abord de se rendre la vie plus facile, plus douce. C'est triste mais c'est vrai. Puisqu'à la base il n'y a aucune raison sérieuse de vivre, autant essayer d'être un peu heureux. Mais moi, je suis toujours dévoré par cet idéal de création qui me bouffe mon temps, ma vie. S'accomplir en construisant, en bâtissant... Voilà une conception typiquement européenne, occidentale, tellement éloignée des mentalités orientales... Je sais qu'il y a beaucoup de vanité là-dedans. Mais l'idée de m'enfermer dans un monastère pour méditer sur le néant, la vanité des choses et des actes m'est tout simplement insupportable. Mon ambition serait vaine et dangereuse si je n'étais pas conscient de ce dont je suis capable et incapable, de ce que je peux être et de ce que je ne serai jamais. J'ai toujours été ultraconscient de mes moyens et de mes limites. Casanova, dans un sens, ne raconte que ça."

Sûr de rien, Neil Hannon, mais quand même certain de soi. C'est un bon départ, ou une bonne fin. Nous descendons la colline en même temps que le soir tombe doucement sur la ville. On ne peut s'empêcher de songer à The Dogs and the horses, le dénouement nouant de Casanova. On croit voir un lien secret entre cette chanson crépusculaire habitée d'ombre et ce ciel qui se fonce. Mais on se trompe. Un peu plus tard, quand tout aura été dit, on découvrira pourquoi Neil a voulu venir ici : parce que la nuit, à Florence, ressemble à un commencement.


Dick Bob
Les Inrockuptibles 17/04/1996