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Velouté Nature

Beau retour inattendu avec un album fantasque et habité. Avec un album tour à tour canaille ou contemplatif, Neil Hannon revient à ses premières amours pop.

Après avoir tenté le prêt à porté rock sur son précédent album, Neil Hannon revient à ses premières amours pop et à ses costumes taillés sur mesure avec le fantasque Absent Friends, septième album de The Divine Comedy.

Neil Hannon est tranquillement assis dans le petit salon d'un hôtel de Pigalle, il répond à l'interview, puis brusquement il s'interrompt, commence à chercher ses mots, à regarder ses pieds et à reprendre sans grande cohérence des bouts de phrases à moitié entamées. Au moment où l'on s'apprête à lui demander si tout va bien, et s'il ne veut pas prendre un peu l'air, il relève la tête et dit avec la bouille d'un gosse qui va faire un bêtise : "Excuse-moi, mais… est-ce que tu fumes ?" Comme la réponse est oui, il serre le poing et les dents en signe de victoire, demande poliment s'il peut avoir un cigarette, l'attrape d'une pichenette dans le paquet qu'on lui tend et saute comme un cabri vers la porte pour fermer le verrou à double tour. "Il ne fait pas que mon manager me surprenne en train de fumer, sinon je suis foutu. Ne raconte pas ça, je t'en supplie !" lance-t-il avec le sourire d'un bandit d'intérieur réclament, du moins on l'imagine, exactement l'inverse.

De retour sur son fauteuil, Hannon regarde à droite puis à gauche, allume sa cigarette à toute vitesse et pousse un soupir de soulagement, en expulsant sur le côté un nuage de fumée qu'il disperse aussitôt de la main. "Bon, où en étions-nous de cette interview ? Ah oui ! Donc comme je te le disais, je viens juste d'arrêter de fumer, et je me sens beaucoup mieux à présent", lance-t-il, hilare, avant de reprendre le cours de la discussion juste à l'endroit où il l'avait laissé.

Cette petite scène, avec son lot de grimaces et de galipettes, est plutôt rassurante sur l'état de Neil Hannon, qui revient ces jours-ci avec le septième album de The Divine Comedy, Absent Friends. Un chouette disque vraiment, où l'on retrouve des pièces pop parfaites (The Happy Goth, Come Home Billy Bird), d'incroyables instants de bravoure (Leaving Today, Sticks and Stones), et surtout le plus grand morceau écrit à ce jour par l'Irlandais, Our Mutual Friend. Tour à tour canaille et contemplatif, Hannon semblerait presque, sur ce nouvel album, s'être décidé à ressortir ses frusques de demi-portion surdouée. Des frusques usées jusqu'à la corde sur Fin De Siècle, c'est vrai, mais qu'on avait toujours aimé lui voir porter, surtout les soirs de mauvais jours.

Parce que depuis Liberation, son tout premier album jusqu'à Casanova, son gros œuvre, Hannon était devenu un précieux mentor. Un type capable, à travers ses disques, de nous prouver que la vie avait toujours plus à offrir que ce qu'elle voulait bien nous donner. En l'espace de quelques chansons, de Tonight We Fly à Charge, il transformait, empruntant parfois autant à Scott Walker qu'à Garcimore, le Martini Rosso en pouligny-montrachet, un deux pièces à Montreuil en loft à Bastille, et une étudiante en géo en Audrey Hepburn. Monté sur son petit promontoire, la mèche au vent, Neil Hannon nous aidait, à chacun de ses albums, à réinventer notre quotidien, et on comptait beaucoup sur lui.

Et puis il avait suffit, en 2001, d'un disque au titre téléphoné (Regeneration) et d'une ribambelle de mauvaises bonnes intentions (fini les cravates, les costumes et les orchestres à cordes) pour qu'on nous force à avaler, à contre-cœur, l'avènement d'un Hannon nature, limite bulgare. "J'ai une existence merveilleuse : j'adore ma femme, nous habitons une maison entourée de verdure, je joue de la musique avec des gens que j'aime", expliquait-il dans sa précédente interview aux Inrockuptibles, en 2001, dans la foulé de Regeneration. Tout ça venant d'un garçon qu'on imaginait depuis toujours aller chercher, par la porte de derrière, des filles à qui l'on n'aurait même pas osé adresser la parole, le coup était un peu rude.

Avec un arrière-goût dans la bouche, on l'avait pourtant accueilli et aimé comme on pouvait, cet Hannon-là, rédimé et raisonnable, qui après avoir fait l'apologie du roulage de pelle venait brusquement verser dans l'étalage de PEL et autre épargne bancaire. Mais on l'avait accueilli et aimé tout en sachant très bien qu'au fond on le préférerait toujours velouté, un poil plus excessif. On se disait, comme pour ces gars qui ne sortent plus, mais qu'on peut toujours réussir à faire déraper, avec un peu de persévérance et beaucoup d'alcool, que tout n'était pas complètement perdu.

En on avait raison, tiens : aujourd'hui, en 2004, Neil Hannon revient avec un excellent disque et taxe des clopes en jouant la (divine) comédie. Un signe, non ? En plus, alors qu'il remonte en notre compagnie le cours de Neil dans ce petit hôtel parisien, Hannon avoue - et vous imaginez comme on l'y encourage - que toutes ses déclarations d'intention, il y a trois ans, ce n'était pas tout pour de vrai, et qu'à l'époque il a confié beaucoup trop de choses à l'emporte-costume-trois-pièces. "Désormais, je n'ai plus peur de dire que j'aime chanter comme Scott Walker et que je suis heureux de composer des orchestrations grandiloquentes à la Burt Bacharach. Quant aux costumes, il faut bien reconnaître qu'en fin de compte j'aime beaucoup en porter", explique-t-il posément, écrasant sa cigarette honteuse, avant de poursuivre, sur un ton tout à coup moins catégorique, qui brise notre élan. "Mais tout ça ne veut pas dire que je rejette absolument tout ce qui s'est produit autour de Regeneration. Ce disque était pour moi nécessaire, c'était comme une sorte de cure, j'avais besoin de mettre fin à certains excès, dans ma vie comme dans ma musique. Aujourd'hui, les choses sont plus claires, et je crois que ça s'entend tout simplement sur mon nouvel album."

Là, on réfléchit, on fait deux pas en arrière dans notre tête, et on se dit qu'après nous avoir demandé une cigarette il a quand même fermé la porte à double tour, Neil Hannon. Coincé dans les cordes, on entrevoit alors l'idée qu'on s'est peut-être un peu emporté, à vouloir absolument le ressusciter en animal de foire, sur la foi d'une clope et d'un nouvel album plus fantasque que son précédent. On comprend aussi, brutalement et devant lui, qu'on lui en a peut-être toujours un peu trop demandé, depuis dix ans, à ce pauvre Neil. Que ces conneries de fantasmes de pouligny-montrachet, de loft à Bastille et d'Audrey Hepburn, c'était du flan, dont on lui avait à la fois, et à la va-vite, attribué la tambouille et la dégustation. Alors on réalise, tard et loin de toutes divagations sur les disques de The Divine Comedy, que le truc, sans pour autant tomber dans le travers du PEL, c'est peut-être tout bêtement d'être heureux dans son deux pièces à Montreuil, avec l'étudiante en géo, autour d'un fond de Martini Rosso, et qu'Hannon, lui non plus, n'a jamais demandé plus.

"J'ai passé les dix dernières années de ma vie à m'expérimenter moi-même, au travers de mes disques. J'ai joué au héros, au anti-héros. Aujourd'hui, je crois que j'essaie pour la première fois d'être Neil Hannon, et c'est peut-être ma plus grande victoire", explique-t-il, en baissant presque les yeux. Tout petit sur son fauteuil, Neil Hannon cesse alors d'être un guide, une idole, et devient tout simplement un compagnon de route, à qui l'on ne reprochera plus égoïstement d'avoir surjoué sur Fin De Siècle, ou déjoué sur Regeneration, et qu'on aurait presque envie de prendre dans nos bras, pour s'excuser de lui avoir tant demandé et de l'avoir mis à l'épreuve durant toutes ces années.

Du coup, pour être un peu plus juste, il faudra prendre Absent Friends non pas comme le septième album de The Divine Comedy, mais plutôt comme le tout premier disque de Neil Hannon. Un disque dont il ne serait plus le gros, dont nous ne serions plus les dévots et qui s'écouterait avec plaisir, loin de tout fantasme, quitte à devoir, mais peut-être pas tout de suite, partager un jour une cigarette avec une ancienne étudiante en géo, et pourquoi pas dans le jardin d'"une maison entourée de verdure", comme dirait l'autre.


Pierre Siankowski
Les Inrockuptibles 14/04/2004