a short site about The Divine Comedy

Le Petit Prince

C’est dans la salle à manger de l’Usine (Reims) que nous avons rencontré Neil Hannon, impressionnant petit homme et auteur de deux albums incontournables, Liberation et Promenade, injustement boudés de l’autre côté du Channel et chouchoutés des critiques de notre douce France. La demi-heure qu’il nous consacrera ne suffira pas, bien sûr, à cerner le personnage. Neil répondra à nos questions d’une voix hésitante, avec aux coins des lèvres un sourire tour à tour timide ou enjoué, voir moqueur. Interview autour d’une table à la propreté douteuse, sur laquelle traînent encore les restes d’un repas et de la vaisselle sale. Drôle d’endroit pour cette rencontre avec un drôle de personnage. Tantôt sérieux, puis fantaisiste, on retrouvera notre drôle de petit bonhomme à l’allure fébrile quelques heures plus tard, complètement métamorphosé. Débarrassé de toute réserve, la voix sûre et l’air détaché, comme si la scène transformait le musicien perfectionniste et timide en adolescent chahuteur.


Les journalistes ont été très gentils avec le dernier album. Je pensais que peut-être personne ne comprendrait, mais ils ont bien vu où je voulais en venir, et ils ont écrit de bonnes critiques.

Sais-tu que ta musique a été prise comme générique pour une émission télévisée?
Non, je ne le savais pas!

Tu devrais peut-être intenter un procès…
(Rires) Oh non! Tout le monde a le droit de se servir de ma musique. Si tu veux la prendre et l’utiliser à tes propres fins, c’est très bien.

Quels souvenirs gardes-tu de ton premier concert en France au Festival des Inrockuptibles?
J’en garde de bons souvenirs même si mon costume était ridicule. Plus jamais je ne mettrai ce costume. Il était vraiment affreux…
En fait, je ne m’en rappelle pas bien. Tout ce dont je me souviens c’est que j’avais la lèvre tuméfiée et un œil au beurre noir, suite à une rencontre un peu brutale avec un photographe du N.M.E. la veille au soir. Cet incident mis à part, c’était la première fois que je me trouvais devant une foule de fans, et c’était impressionnant.

T’est-tu aussi battu avec un des membres des Boo Radleys?
Non… En fait, c’est plus compliqué que ça. Tu sais, après une soirée au pub, une nuit passée à boire, tout le monde est un peu bizarre et l’atmosphère souvent un peu tendue. Et les gens se retrouvent face à face sans même savoir pourquoi. J’ai été touché à l’œil et je me suis effondré dans une marre de sang.

Et cette tournée française?
Je crois que je garderai le souvenir de toutes les bonnes choses que j’ai pu manger, des foules en délire. (Sourires) Ca parait incroyable, tout le monde semble si content de nous voir. (Rires) Et puis, je ne suis pas prêt d’oublier le bus, l’horrible bus! C’est le pire bus dans lequel je sois jamais monté. On était attaché par des ceintures ventrales, tu vois, comme dans les avions. Dès que le bus freinait brusquement, on était projeté en avant et ça te déchirait le ventre. A moins que d’aller s’écraser sur le pare-brise avant.

Qu’est-ce qui influence ta musique et t’inspire?
Tout. Beaucoup de choses. Les tables de cuisine, les interviewes, tout ce qui peut arriver dans la vie, tout ce qui touche à la vie.

Quel aspect de ta vie de musicien préfères-tu? Les concerts ou l’enregistrement en studio?
J’aime jouer live, mais là ça commence à devenir un peu fatiguant. Je suis sur la route depuis maintenant deux mois, et c’est la première fois que je pars de chez moi aussi longtemps. J’aime vraiment la scène et je suis bien meilleur que je n’étais. J’étais atrocement mauvais.
Mais je dois avouer que j’aime plutôt bien cette sorte de relaxation que j’éprouve quand je me cache quelque part, dans un studio, et que je fais des disques.

As-tu parfois des doutes sur ta musique?
Non! (ton horrifié) Comment pourrais-je avoir des doutes? Comment peut-on douter? Peut-être un peu quand il est question d’écrire un nouvel album. Là je me dis “merde!”. Mais en fait, c’est juste une question de temps et de concentration, et aussi bien sûr de travail. Et puis soudain les choses prennent forme. Non, aussi longtemps que je ne tricherai pas avec ma musique, que je n’écrirai pas une musique qui ne soit pas ma musique, ça ira. C’est seulement quand tu t’éloignes de la vérité que tu perds confiance.

Tu n’a pas peur de ne pas atteindre le résultat voulu?
Non, parce que je sais qu’il y a toujours un nouvel album après, et que si je n’arrive pas à ce que je veux pour celui-ci, et bien ce sera pour le prochain. Je ne pense pas que Liberation ou Promenade soient parfaits, tu sais. C’est ce que j’ai pu faire de mieux avec le temps et l’argent qui m’étaient accordés. Je crois que ces albums sont historiques… en raison des moyens utilisés.

Pourquoi n’y a-t’il pas les paroles avec tes disques?
Parce qu’il aurait été impossible de me demander de les écrire toutes. Non, c’est surtout parce que je ne crois pas qu’on puisse prendre les paroles à part. Les chansons sont des chansons, les paroles ne sont juste qu’une partie des chansons, et c’est tout. Et si tu les retires du contexte musical, elles perdent tout leur sens. Bien sûr, ça doit être plus difficile pour vous, adorable petits Français, que pour ces enfoirés d’Anglais, mais on peut facilement comprendre ce que je chante. La voix est bien mise en avant dans la production, ce n’est pas du My Bloody Valentine… Je pense qu’on entend toutes les paroles.

Le cinéma et la littérature comptent-ils beaucoup dans ta vie?
Heu… Non… Enfin, ça dépend à quel moment de ma vie. Si c’est en ce moment, alors ce qui tient le plus de place dans ma vie, c’est la tournée. Et le bruit… ce qui n’est pas vraiment agréable. Mais quand je suis chez moi, c’est surtout la bonne nourriture, la bonne boisson, et énormément de travail.

Pourquoi as-tu choisi de retranscrire cette nouvelle de Fitzgerald, Bernice bobs her hair, dans sa quasi-totalité sur Liberation?
Je ne sais pas. (ndlr: il marmonne) Parce que j’aimais bien l’image sur la couverture. C’était plus ou moins parce que j’avais la partie musicale et pas de paroles à mettre dessus. J’étais en train de lire cette nouvelle, et j’ai simplement pensé au moment où j’essayé de mettre une voix sur le morceau, qu’il me fallait quelque chose, des mots, que je pouvais lire ce texte. Alors j’ai pris le livre, et j’ai lu l’histoire sur la musique. J’ai gardé le texte.

A l’époque où Fitzgerald a écrit cette nouvelle, tu serais-tu fait couper les cheveux à la Jeanne d’Arc?
(Rires) SI j’avais eu les cheveux longs, oui sans doute. Mais il n’y a que les filles qui font ça. On se serait moqué de moi. J’ai eu une coiffure dans le genre une fois. J’étais complètement ridicule.

Et aujourd’hui? La mode est au grunge. Pourquoi es-tu aussi chic?
Je suis né chic. Je ne sais pas. J’étais grunge il y a trois au quatre ans.

Pourquoi avoir changé?
Parce que les cheveux longs ne m’allaient pas. Non, je ne sais pas pourquoi. J’en avais marre d’être sale tout le temps. J’avais besoin d’une image plus raffinée.
Au départ, c’était un hasard total de se retrouver dans un groupe réputé leader, et une chose est sûre, c’est que Divine Comedy n’est pas un groupe leader. Mais, je m’en moque. Qui voudrait être dans un tel groupe? Moi, j’avance sur des chemins de traverse.

Tu fais souvent des énumérations? écrivains, poissons, métiers…
Métiers?

Oui, sur ‘Tonight We Fly’.
Ah oui, c’est vrai! Je n’avais jamais remarqué!

On sent bien, avec toutes ces énumérations, l’amour que tu portes aux mots. N’as-tu jamais essayé d’écrire un roman?
Non. Enfin si… Beaucoup de gens décident vers 13-14 ans de devenir le prochain grand écrivain. Ils s’y mettent, écrivent deux ou trois pages, puis abandonnent. C’est ce que j’ai fait, même si je n’ai jamais vraiment souhaité être écrivain.
Je préfèrerai être balayeur. Non, je suis sérieux. Tu sais, les types qui nettoient la rue, ils doivent se sentir tellement satisfaits quand ils arrivent au bout de la rue, se retournent, et regardent cette rue merveilleusement propre… Si je devais faire autre chose que la musique, c’est ça que je ferais. Je ne tiens vraiment pas à être écrivain. Je pourrais toujours écrire des romans en balayant les rues. Mais je dis des conneries, comme d’habitude…

Et écrire une symphonie? Tu en parlais.
Non, je pense plutôt aller vers un opéra Wagner. En vérité, c’est mon pianiste qui en parle. Je crois que ce serait drôle. Les gens, quand je dis des idioties dans ce genre, écrire une symphonie, ha! ha! ha! parce qu’ils ne se sont pas poussés à se dépasser, émettent des restrictions. La pop musique moderne, c’est juste des albums ennuyeux qui se suivent, juste des chansons bien délimitées. Ils n’arrivent à rien à mon avis, ça ne mène nulle part. Il n’y a aucun mal à vouloir décrocher la lune, à faire ce que l’on veut, parce que ça plaira forcément à quelqu’un. Il y aura toujours qu’un à quoi ça plaira, même si c’est complètement tordu.

A quoi ressemblera ton prochain album?
Ce sera très… 70 minutes et ce sera comme une seule chanson en continu, avec un orchestre de cithares indiennes, ou peut-être pas.

Ton nom est souvent associé à celui de Jarvis Cocker ou à Pulp. Crois-tu que ce soit parce qu’on n’arrive pas à vous classer? Avez-vous des points communs?
Je pense que le côté inclassable est une bonne raison. On est presque intelligent, ce qui n’est pas rien comparé à d’autres, beaucoup d’autres groupes. Mais à part ça, il n’y a pas beaucoup de ressemblances. Ils jouent debout sur scène, nous assis. Ils font beaucoup plus de bruit que nous. Jarvis a beaucoup de goût pour les vêtements, et là, je ne peux pas me mesurer à lui. Tu as probablement raison, les journalistes mettent tous les groupes inclassables dans le même panier.

Tu as interviewé Jarvis. C’était ton idée?
Non, c’est le journal qui a tout préparé. Mes questions étaient stupides. Il a dû se demander qui était ce petit mec débarqué de nulle part. J’étais plutôt mal à l’aise, gêné, mais il a été très sympa. Je l’aime beaucoup.

Y a-t’il des groupes que tu aimes particulièrement? Que penses-tu de la scène anglaise actuelle, de Suede, Blur, Oasis?
(Rire embarrassé) Il y a effectivement des groupes que j’aime beaucoup, mais je n’aime pas en parler.

Et Björk?
Björk? Elle est vraiment bien. Je suis fou d’elle.

Tu as un autographe d’elle, non?
Oui… sur un mouchoir en soie. J’ai beaucoup d’autographe sur ce mouchoir, mais malheureusement quand ce photographe m’a frappé à Paris, j’ai mis plein de sang dessus.

En ce qui concerne Setanta est-tu fier d’être sur le même label que les Frank & Walters?
Bien sûr! Comment ne le serais-je pas? C’est un bon label. Ils me laissent faire ce que je veux, et ils n‘interviennent pas. Le seul problème, c’est qu’ils n’ont pas d’argent… Je suis sûr que je vais faire changer ça…

Qu’est-ce que tu souhaites maintenant?
J’aimerais avoir un petit chien. J’irais me promener avec lui, respirer un peu d’air pur tous les jours. Je ferai ça après avoir déménagé. Je manque d’air pur partout où je suis. Je vais aller dans un endroit plus chic, et j’emmènerai mon petit chien en promenade à Richmond Park ou Regent’s Park. J’y réfléchis pour l’instant.

Est-ce que tu t’habitues quand même un peu à Londres?
S’habituer est vraiment le mot juste. On ne doit pas pouvoir aimer cette ville… à la rigueur s’y habituer… la moitié des gens qui vivent à Londres ne sont là que pour y gagner leur vie, ou démarrer leur carrière. Ils n’y vivent pas vraiment. Je partirais sûrement un jour. J’irai à la campagne, au milieu des arbres, et j’aurai des chiens.

Sur Liberation, on entend un mouton. Feras-tu aussi chanter ton chien?
S’il a une belle voix, bien sûr. Mais je ne sais pas, peut-être ne fera-t’il que renifler. Et puis ce n’est pas sûr que je puisse avoir un chien.

Il paraît que tu préfères le champagne à la bière. Ca fait quel effet d’être dans la capitale du champagne?
Je me sens comme une bulle. J’aime le champagne. Je bois n’importe quoi, et s’il se trouve que c’est du champagne, j’apprécie encore plus. Il faut d’ailleurs que je fasse les boutiques pour ramener quelques bouteilles à mes parents.


Emmanuelle Kaufmann
JellyFish 0, 11/1994