a short site about The Divine Comedy

Ma Vie Est Un Enfer

Neil Hannon peut être satisfait. Son Liberation vient d’annuler les trois ans d’anonymat de Divine Comedy. Mais que s’est-il passé entre Fanfare For The Comic Muse et ce nouveau disque? Deux choses: Neil s’est débarrassé d’un groupe qui le bridait et il a vieilli. Enfin, façon de parler puisque notre nouvelle coqueluche irlandaise affiche tout juste 22 printemps. On a pourtant du mal à y croire tant ce Liberation est lumineux. Sincère et cultivé, Neil s’étonne à haute voix, se cherche, s’explique à voix basse et nous trouve. When I fall in love, it could be forever….

Je viens de Enniskillen, en Irlande du Nord. J’ai commencé le piano à six ans pour arrêter à douze. Peu après, j’ai commencé à écrire des chansons, puis à jouer dans des groupes pour essayer des idées, apprendre. Début 90, j’ai formé Divine Comedy avec quelques types. Pour la première fois, mes chansons atteignaient un niveau décent et acceptable. Je ne sais ni où, ni comment notre manager a rencontré Keith, mais Setenta a trouvé opportun de nous signer. Fanfare For The Comic Muse est sorti dans la foulée. Puis nous avons donné quelques concerts passablement ennuyeux. Nous étions plutôt mauvais sur scène (sourire). L’année suivante, nous avons sorti deux nouveaux maxis, Time Watch et Europop. Mais dès 92, les choses allaient plutôt mal. Nous avions déménagé pour le nord de Londres et habitions tous les quatre dans un appartement minable et sans un sou. Tous les copains des trois autres - je me refuse à les appeler musiciens - étaient en fac et prenaient du bon temps, alors qu’eux galèraient. Cette vie ne leur convenait pas du tout. J’en ai donc profité pour virer tout le monde et faire enfin ce que j’avais envie de faire. Je ne crois pas pouvoir jouer dans un groupe avant longtemps, peut être jamais. J’ai gardé le nom de Divine Comedy parce que je l’adore. Neil Hannon ne peut pas convenir. Je ne suis pas encore une pop star (rires) !

Je suppose donc que tu as choisi ce titre, Liberation, en raison de ces événements….

Plus ou moins, effectivement. Etre dans un groupe me pesait… Ceci dit, c’est aussi parce que la plupart des chansons de cet album parlent de libération, de liberté. Mais attention, ce n’est pas un album conceptuel même si ce disque est pensé, réfléchi.

Tu as pris ton temps pour sortir cet album….

Oui, mais ce n’est pas à cause des problèmes du groupe. J’ai écrit les chansons assez rapidement. En fait, j’ai longtemps recherché un producteur. Je voulais travailler avec Ian Broudie des Lightning Seeds. Lui aussi paraissait intéressé. Je l’ai attendu presque un an…. Malheureusement, il n’a jamais trouvé le temps nécessaire. Pendant toute cette période, je suis resté en Irlande du Nord. Je ne considère pas cette attente comme une perte de temps. Elle m’a permis de bien travailler les chansons, d’être prêt pour le studio.

Ton album aurait-il été différent si tu avais travaillé avec un producteur?

Je crois qu’après un jour de studio, j’aurai décidé de travailler seul. Tu vois, nous avons travaillé précédemment avec des producteurs : Sean O’Neill et Edwyn Collins. Mais tout était différent. J’étais très jeune et Divine Comedy était un groupe. Il fallait que quelqu’un tranche. Une personne objective, sans intérêt, même si, en fait, un producteur n’est qu’un avis de plus, ce qui a tendance à compliquer encore… Pour Liberation, je voulais un certain contrôle. Rapidement j’ai compris que je n’aurais pas eu besoin des conseils d’un autre. J’avais une conviction personnelle établie, très liée à la musique que j’enregistrais. Ce qui ne veut pas dire que ma musique est trop intime pour être partagée lors du passage en studio. Je ne suis pas comme Mark Eitzel d’American Music Club dont chaque mot, chaque note sort du coeur.

Comment composes-tu ?

Je commence par enregistrer des idées, des mélodies en acoustique sur un petit quatre pistes. C’est de l’amateurisme total. Les démos que je présente sont certainement parmi les pires qui soient (rires). J’estime généralement que mes chansons sont le fruit d’heureux hasards. Je peut composer sur différents instruments : guitare, piano, tambourin, etc. D’ailleurs, je crois que la variété des chansons de Liberation provient des différents instruments sur lesquels je les ai composées.

Cette variété t’a obligé à particulièrement travailler sur l’enchaînement des chansons….

Oui, l’ordre des morceaux était très important pour cet album. Je voulais qu’ils s’inscrivent tous dans un ordre logique. Je les ai donc rangés en fonction du style ou des changements d’harmonie.

Pourquoi avoir retravaillé Europop et Time Watch ?

J’adore ces deux chansons. J’étais persuadé que je pouvais en donner deux versions bien meilleures. Pour Time Watch, je voulais principalement mettre ne valeur le texte. D’où l’accompagnement musical classique et dépouillé. Mais ce n’est pas parce que ces deux versions sont totalement différentes que Time Watch est devenue Time Watching. J’ai voulu éviter une confusion avec une émission de la BBC qui porte ce nom et qui n’a aucun rapport avec ma chanson. Quand à Europop, j’ai voulu la rendre plus…. européenne. Mais, avec le recul, je ne sais pas si la nouvelle version est meilleure.

Un intellectuel de pacotille

Tu ne te sens pas profondément irlandais ?

Non, pas du tout ! J’ai une culture anglo-irlandaise, mais je n’ai pas de racines profondes. En fait, l’idée d’européen me plaît assez, même si je ne parle pas un traître mot d’une seule langue étrangère (rires). Mais qu’on ne vienne pas me parler de citoyen du monde ! Je ne veux pas être assimilé aux Américains, appartenir à la même population qu’eux !

Te considères-tu comme élitiste, ton nom de scène, tes références….

Je suis un intellectuel de pacotille (rires). Non, je ne pense pas être élitiste ou intello. J’espère être juste fin, ingénieux, original. Et je ne dis pas ça par forfanterie ! C’est un style, mon style. C’est assez proche de ce que je suis. Mais cela n’a aucune importance. Je fais de la pop ! De la bonne pop, sans aucun doute (rires). Mais ce n’est que de la pop ! Peut être n’aurais-je pas du autant lire (rires)…

N’est-ce pas dangereux de s’entourer de références littéraires, cinématographiques ou musicales comme tu le fais ?

Je ne crois pas que ce soit un problème. Plus je m’immisce dans la perception des auditeurs, plus mes chansons dévoilent ma propre personnalité. Pourtant, je préfère me tenir en retrait et laisser mes chansons parler d’elles-mêmes. Je ne crois pas être une personne particulièrement intéressante (gêné). Les interviews me surprennent toujours… je suis plutôt timide. Je n’ai pas une personnalité très expansive. L’image que je donne est plate. Elle n’est pas très évocatrice. En fait, je n’ai pas l’impression de donner tant de moi, même à travers ces références. Seule la musique joue ce rôle.

Alors pourquoi ce look résolument mod sur la pochette de ton disque ?

Mod ? Tu crois ? Je n’ai pas spécialement d’affinités pour le courant mod. Je voulais juste ressembler à ces gens dans les années 60…

La scène t’intéresse-t-elle ?

Oui, oui, énormément. Malheureusement, jouer exactement Liberation est impossible. Il faudrait être au moins quinze ! En fait, les seuls concerts que je donnerais seront acoustiques. Guitare, violon, violoncelle. J’espère que cela fonctionnera. Il va me falloir tellement travailler pour les quelques concerts, pour prendre en compte les différents aspects musicaux, les différents styles et tous les instruments. Tu vois, j’écris mon prochain album avec la seule idée de pouvoir le jouer en concert. C’est pour cela que mon meilleur ami chantait sur la première version d’Europop. Je voulais déjà me concentrer exclusivement sur le jeu de guitare, principalement pour les concerts. J’en avais aussi un peu marre de chanter. Cet essai n’a pas été particulièrement concluant mais c’est toujours mon meilleur ami (rires).

Arrives-tu à tout exprimer par la musique ?

Au niveau des textes, bien souvent, j’ai des problèmes. Les mots que j’aimerais utiliser sont trop longs. Je n’arrive pas à les intégrer à la musique. Je suis alors obligé de développer mes idées de biais, par métaphore. Heureusement je n’ai pas beaucoup d’idées… Enfin, je veux dire que les centres d’intérêts sont assez simples. Tu vois, je trouve que la musique est très abstraite par rapport au cinéma, par exemple. Dans un film, il y a de l’action, bien sûr, mais aussi des notions de temps, de lieu, une musique. Plus tu arrives à recrées ces paramètres dans une chanson, meilleure elle est?

Tu donnes l’impression de pouvoir t’exprimer autrement que par la musique…

Pour l’instant, je me satisfais de la musique. Peut être qu’après cinq albums, je m’essaierai à l’écriture d’un roman. Je ne me sens pas encore prêt. Ecrire des paroles me semble déjà un exercice assez difficile. Secrètement, j’aspire à écrire des musiques de film même si pour le moment, ce n’est pas à l’ordre du jour. Enfin… bon, je n’ai que 22 ans ! Je pense que pour s’impliquer dans un autre projet, il te faut un but, une autre raison que faire de l’argent. En ce qui me concerne, actuellement, seule la lassitude, une certaine routine pourrait me pousser vers un autre domaine. Ce n’est pas encore le cas, et je ne vois pas comment ça pourrait l’être un jour.

Je l’aime

Tes chansons sont-elles plus autobiographiques depuis que tu es seul?

Je ne crois pas. J’ai utilisé pour Liberation une partie de mes expériences mais aussi des choses qui sont arrivées à des amis où que j’ai lues dans des livres. Par exemple, Daddy’s Car parle des accidents de la route en Irlande. 70% des conducteurs de ce pays ont appris à conduire très jeune parce qu’il n’y a pas de transport en commun. Beaucoup se tuent. Bien sûr, on ne sait jamais si la jeunesse ou la malchance sont responsable mais on peut se faire une idée. Cette chanson est révélatrice de mes sujets de prédilection : en rapport avec ma vie mais pas à proprement parler autobiographiques.

Penses-tu que la musique est plus expressive que les mots ?

Peut être… Le problème, c’est que si je sors un disque entièrement instrumental, personne ne l’achètera (rires). Plus sérieusement, je ne te cache pas que j’écoute beaucoup de classique, et je désire ardemment sortir quelque chose sans texte. Je ne suis pas sûr d’en être actuellement capable. Ce sera probablement de la pop symphonique. Mais tu vois, même en étant tout seul, je n’utilise jamais d’ordinateur, de séquencer ou autres synthétiseurs. Je pourrais, mais je refuse de tomber dans cette facilité. Je refuse les sons artificiels.

Mis à part le classique, où situes-tu tes influences musicales ?

Tu sais, à part Ravel, Stravinsky, Pachmaninov et Michael Nyman ou Philip Glass, j’ai plus d’affinités avec Scott Walter et Serge Gainsbourg. J’aime cette idée de pop orchestrale des années 60. Le Pet Sounds des Beach Boys est fantastique ! Je dois cet amour à mes deux frères aînés qui n’écoutaient que ça et Electric Light Orchestra, qui, pour moi, est l’archétype de cette décennie.

Il était toujours trop

Et Bowie, dont musicalement tu parais proche….

Bowie ne m’a jamais plu. Il développait trop de styles vraiment différents. Il était… il était trop…. je ne sais pas…. il était toujours trop. Mes frères adoraient. Inconsciemment, ça a dû me marquer pourtant et cela revient par bribes dans ma musique.

Parles-nous de Setanta.

Je suis très content d’être sur ce label… C’est le meilleur de tous les labels indie (rires). C’est mieux que rien, non (rires) ? Je n’ai qu’un intérêt limité pour les majors. Ma musique n’est pas quelque chose que tu peux monter en mayonnaise jusqu’à ce qu’elle tourne. Elle n’entre pas dans un concept marketing. Elle a besoin de s’imposer lentement, à son rythme. C’est plus facile et surtout plus adapté en étant sur un petit label. Nous n’avons pas investi trop d’agent donc nous n’avons pas grand chose à perdre. Avant d’envisager une autre échelle, je dois sortir au moins deux autres disques. Je serais patient… tant que j’aurais assez d’argent pour survivre (rires). En fait, je crois que seul Setanta pouvait accueillir Divine Comedy. Je ne suis pas assez bruyant pour Creation et pas assez arty pour 4AD. Ceci dit, j’aurais aimé signer sur One Little Indian pour être avec Björk. Je l’aime…. (NDLR : incroyable coïncidence, Neil rencontrera le soir même son idole pour la première fois pendant un concert de Brendan Party, lui demanda un autographe et tomba dans la démence).

Sur chacun de tes deux précédents maxis, avec Intifada et Jerusalem, tu abordes des problèmes d’occupation. As-tu voulu faire un parallèle entre les problèmes palestiniens et irlandais du Nord ?

Je ne l’avais jamais remarqué moi-même auparavant mais tu as entièrement raison, c’est comparable. J’ai écrit ces chansons parce que ces deux mots m’inspiraient… C’est amusant… Normalement, c’est mon amie qui m’ouvre les yeux sur les choses que j’écris, dont je parle, jamais les interviews (rires).

Tu te sens impliqué dans le problème irlandais ?

Pas énormément. Je ne suis qu’un pauvre artiste solitaire (sourire). Pour moi, la situation est inextricable. L’Histoire et les traditions exercent un poids trop important dans ce conflit. Pour trouver une solution, il faudrait rendre tous mes concitoyens amnésiques. Leur faire oublier le passé. Seul le Christ en est capable… Je ne suis pas le Christ…

Justement, la religion est-elle importante pour toi ?

Oui, tout simplement parce que mon père est pasteur. Sans être pratiquant, je suis sûr que la religion est, inconsciemment, l’une de mes principales influences. Même si je n’éprouve pas le besoin de croire en Dieu, je suis une personne profondément spirituelle.


Philippe Jugé et Serge Nicolas
Magic Mushroom n°8, automne 1993