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Hannon ? Ah oui !

Neil Hannon habite en Irlande chez ses parents. Pour composer une chanson, il s’enferme dans sa chambre d’enfant avec un minuscule synthétiseur Yamaha, pendant trois jours et trois nuits. Il se retranche du monde et de sa muzak. Neil Hannon est un champion de jeûne. Il perd plusieurs kilos pour écrire une ritournelle. Parfois, son père – un pasteur – frappe à la porte de sa chambre et, d’une voix excédée, lui dit : “Viens donc manger quelque chose, mon fils. Tu es enfermé depuis trois jours !” Mais le fils dédaigne ces exhortations. Ses silences semblent dire : Je ne suis que musique et je ne peux ni ne veux être autre chose… Tout ce qui ne se rapporte pas à la musique, je le hais… Alors le père finit par lui monter un bol de soupe. Neil Hannon, un blondin de 22 ans, est l’unique membre de The Divine Comedy. A l’origine, c’était un trio. Mais comme il a une médiocre opinion de ses contemporains – des incapables –, Hannon s’est livré à une petite restructuration éclair (tout le monde dehors). Son mirobolant deuxième album, Liberation, est donc le fruit d’un tendre tête-à-tête avec sa misanthropie. Mégalomane et gringalet, l’amer Hannon ne sort jamais, il ne boit pas, il ne sait pas parler aux femmes. Quelle âme est sans défauts ? Dans sa chambrette, ce cœur paraplégique compose de la pop-dînette pour piano, violoncelle et guitares. Il marche dans les pas de ses aînés (Brian Wilson, Prefab Sprout), comme on prend les patins, avec le soin frileux d’un rock’n’roll animal domestique. Tel un Kasparov de la rengaine, il connaît les grandes parties de l’histoire du rock : pour vous mettre échec et mat, il exhume une variante – liverpoolienne – des années 60. Cet ours a le génie de la mélodie, le secret des refrains mignards et des chœurs hurluberlus. Gageons que ceux de ‘Bernice Bobs Her Hair’ – un hommage à la nouvelle de Scott Fitzgerald – vous réconcilieront avec l’humanité.


Fabrice Pliskin
Nouvel Observateur 03/09/1993