a short site about The Divine Comedy

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Neil Hannon est une bande de jeunes à lui tout seul, un groupe appelé, Divine Comedy dont il tient les rênes en solitaire, convaincu par expérience que toute collaboration avec autrui le freinerait dans sa progression. Descendant direct d’un arbre généalogique résumable en Brel / Scott Walker / Marc Almond / Momus, ce torturé talentueux, arrogant par pudeur plus que par mégalomanie primaire, bâtit ses chansons avec la même minutie que Peter Greenaway met en scène ses films. D’ailleurs, si l’on place son dernier album Liberation dans un lecteur laser, l’on peut observer sur le compteur les nombres défiler de 1 à 13, tout comme, dans Drowning by Numbers, notre attention est sollicitée par l’incrémentation discrète, s’affichant peu à peu aux endroits les plus saugrenus de l’écran, de l’intervalle compris entre 1 et 100.

Comment as-tu réagi à l’enthousiasme général avec lequel Liberation a été accueilli ?
Avec une grande joie mêlée de surprise. Les critiques de mes précédents disques étaient généralement tièdes ou poliment gentilles, mais jamais aussi élogieuses qu’en ce moment, spécialement en France. Ceci dit, j’étais conscient d’avoir enregistré un très bon album, sur lequel j’avais énormément travaillé et dont les chansons me semblaient parfaites, mais est si difficile de prévoir la réaction des autres, même face à ce qui, pour soi-même, représente la perfection, que je ne pouvais pas présager un tel accueil. Je pense que Liberation est une étape important de mon rapport avec le public. Je pense que ce qui n’aiment pas ce disque n’ont aucune chance de m’aimer jamais. Et peut-être que ceux qui l’ont aimé m’aimeront toujours (rires).

Plusieurs mois après son enregistrement, es-tu aussi satisfait de cet album qu’au jour de sa sortie ?
Totalement. En fait, je ne l’écoute pas énormément, mais quand cela m’arrive, j’éprouve à chaque fois le même plaisir. Je me suis battu pour que ces chansons sonnent exactement comme je le souhaitais, j’ai investi tout le temps et l’énergie qu’il fallait pour parvenir à reproduire exactement ce que j’avais en tête, car ce sont les versions imparfaites, les morceaux inachevés ou insatisfaisants qui te poursuivent éternellement et t’embarrassent. Lorsque tu as atteint ton objectif, quel que soit l’effort fourni, tu peux réécouter le résultat à l’infini sans te lasser.

Est-ce à dire que les chansons, une fois enregistrées, deviennent statiques et que leur version définitive est celle gravée sur disque ?
Oui, car avant de me résoudre à entrer en studio, je réalise chez moi des dizaines de maquettes en essayent d’améliorer à chaque fois la version précédente, jusqu’au moment où je m’aperçois que je ne peux plus mieux faire. De toute façon, il faut bien que je prenne une décision à un moment donné, ou alors je travaillerais toute ma vie sur le même morceau. Je pense qu’une chanson se construit à force de superpositions d’idées, de textes, de musiques et d’arrangements qui créent peu à peu une structure solide, mais il faut savoir au bon moment ne plus y toucher, sentir l’instant ou toute modification supplémentaire tendrait à nuire à l’équilibre patiemment atteint.

Considères-tu que ton extrême perfectionnisme soit naturel ou maladif ?
J’ai toujours été ainsi, cela doit m’être naturel. Quand j’étais enfant, je m’intéressais déjà beaucoup à l’art et je passais par exemple des heures sur un dessin, un tableau, à essayer d’obtenir un résultat qui me satisfasse. Tu vois que je n’ai pas changé de méthode aujourd’hui. Ma créativité repose sur deux facteurs : la solitude et la persévérance. Par exemple, sur le plan personnel, concevoir seul un album a été une réussite très importante, après m’être cru obligé de m’intégrer à des groupes à part entière auparavant. Je me trouvais toujours une excuse pour éviter de m’élancer seul, je me servais des autres comme d’un bouclier contre mes propres ambitions. Désormais, après m’être prouvé que je pouvais aboutir à quelque chose dont je sois fier sans l’assistance de quiconque, je me sens plus libre et plus capable de profondeur que par le passé.

Na sacrifies-tu pas ta vie privé au profit de ton travail intensif ?
Je n’ai jamais eu de vie privée, donc je n’ai pas l’impression de sacrifier quoi que ce soit. Il et vrai que je vois peu de gens, que j’ai peu d’activités sociales, c’est pour cela que mes chansons sont inspirées par des lectures, des faits divers, des émissions de télévision, mais jamais par moi-même. J’ai tellement l’impression de ne pouvoir connaitre de joie plus forte que de m’investir entièrement dans ma musique, que je ne me sens pas du tout frustré par cette situation.

Pour quelqu’un d’aussi autonome que toi, d’où vient le besoin de reprendre les chansons des autres (‘Hate my way’ des Throwing Muses, ‘Jacky’ de Jacques Brel, ‘Untitled melody’ d’Orange Juice, ‘Vincent’ de Don Mac Lean, ‘Life’s what you make it’ de Talk Talk) ?
C’est un exercice de style très intéressant d’apposer sa griffe sur une chanson que l’on respecte, sans que l’original ne soit souillé. L’interprétation et la production sont à mon sens énormément importants et je ne crois pas qu’une reprise, faite avec conscience, soit une solution de facilité où le travail est au trois quarts mâchés. Je pense plutôt qu’une bonne reprise consiste à retravailler de B à Z ce que quelqu’un d’autre aura préalablement réalisé, à sa manière, de A à Z, afin que le produit fini soit un morceau que l’on aurait quasiment pu créer intégralement soi-même.


Jean-Michel Faivre
Prémonition 13, 12/1993