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Faux semblants

Neil Hannon est un gamin. Il a beau poser une belle voix mûre et virile et développer de somptueux lyrics intellos tout au long de ses deux superbes Liberation et Promenade, étaler au cours de chansons brillantes et élégantes une culture britannique arrogante et à l’humour froid, il se révèle sur scène tel qu’il est au fond de lui: un gamin timide et drôle, qui chasse sa trouille à grands coups de pinard, se jouant des apparences, massacrant à l’occasion et pour son propre plaisir ses propres chansons, comme un gosse qui démolit son train électrique tout neuf, ou se révélant fragile, inattendu dans une reprise du ‘Jacky’ de notre Brel national ou de Scott Walker… Un garçon comme on aimerait en rencontrer plus souvent, simple, intelligent et émotif, au point de convergence idéal de Jerome K. Jerome, Richard Brautigan et des Monty Pythons. Affûté et à l’affût. Interview d’un drôle de gosse surdoué.

Souriant et sincère, ce gaillard d’à peine vingt-trois ans ne se prend pas un instant au sérieux, et c’est bien pour cela qu’il tient à cultiver son image de garçon détaché et inaccessible. Par sens du contraste, pour forcer l’effort de l’interlocuteur, pour gagner sa reconnaissance. Chez lui l’ironie est une manière de vivre, le double discours une seconde nature. A lire entre les lignes.
Accessible, il le devient instantanément, en répondant à une blague du public ou en énumérant les membres de notre équipe nationale en plein début de concert, à froid, juste pour rire. La complicité se gagne par magie et partant de là tout est permis: il reprend Kate Bush et on se marre avec lui, il débute le concert en costume sobre et lunettes noires, version photo de presse, pour terminer torse nu en se permettant un désopilant stage diving. Personne n’est surpris, tant le naturel et le charme de ce mec au physique insignifiant opèrent. L’enchantement est complet, il reconnaît son public et s’y sent bien. Poseur et authentique. Theatrical evidence.

Quelle est la différence entre Neil Hannon et Divine Comedy?
Neil Hannon n’est pas vraiment un nom rock’n’roll, et je ne voulais pas changer de nom, alors j’ai gardé Divine Comedy! Non, sérieusement, depuis le début, alors que nous jouions à plusieurs, je trouvais que Divine Comedy convenait parfaitement à notre musique, alors pourquoi changer? Il y a de la fiction dans la musique que je fais, je ne m’identifie pas totalement à ce que je propose au public, même si cette musique est ma raison d’être. Tu sais, Divine Comedy, ce n’est pas que moi… (il réfléchit) Euh, si, en fait c’est seulement moi (il éclate de rire), mais… tout le monde sait que Divine Comedy, c’est Neil Hannon, alors pas de problème!

Liberation était un album très varié qui contenait plusieurs possibilités musicales assez différentes, alors que dans Promenade, tu sembles t’être attaché à une seule de ces directions possibles, comme pour un exercice de style…
C’est vrai, à l’époque, j’étais plutôt intéressé par des compositions ‘pseudo-classiques’, inspirées de Michael Nyman, et je m’y suis appliqué sur Promenade pour voir si je tenais la route dans cette démarche. C’est fort ressemblant à un exercice de style. Il s’agit simplement d’une étape de mon travail. Il correspond à un état d’esprit particulier à un moment précis. Mais le prochain album répondra à d’autres aspirations musicales: il pourrait contenir certaines compositions, comme ‘I was born yesterday’, ou une nouvelle version de ‘Your daddy’s car’, qui sont plus proches de l’état d’esprit du premier album: je travaillerais probablement dans cette direction, à la Scott Walker… Je trouvais en tout cas qu’il était important d’avoir une démarche musicale homogène. Je ne me sens pas pressé par le temps, alors je me permets d’aller au fond de ce que je veux essayer.

Ton image publique austère et intellectuelle contraste fort avec ta décontraction et ton humour sur scène…
Tu sais, je rigole de mes disques aussi! Pourtant, ce que je montre sur disque est très proche de ce que je suis… Je porte des costumes stricts et foncés, même quand il fait très chaud… Je parle de choses que j’aime, de sentiments que j’éprouve, qui m’intéressent. Certains m’ont dit que mes disques n’étaient pas très personnels parce que la forme que j’emploie est très stylisée, mais je crois qu’on peut aussi y déceler beaucoup de sincérité, notamment dans les paroles, que je ne dissocie pas de la musique. Le tout est d’accepter la forme pour ce qu’elle est, comme une contrainte ou un exercice, et pas comme une position intransigeante. Je ne veux pas m’attacher à un genre musical, et je ne crois pas particulièrement aux styles musicaux. Je crois que je peux en utiliser différents, ce n’est pas pour autant que ma démarche n’est pas personnelle. Par contre, sur scène, je pense être là pour divertir les gens et je le fais de la façon qui me plaît, c’est à dire très décontracté. Je n’ai pas à défendre mes chansons en concert, les gens les connaissent, ils viennent me voir pour me connaître et se divertir. Mes chansons se suffisent à elles-mêmes, elles ne nécessitent pas de mise en scène pour plaire, c’est pourquoi, à mon sens, les jouer sur disque ou en concert sont deux démarches opposées: d’un côté travailler son style, d’un autre faire partager ses émotions le plus simplement possible. Ce sont deux démarches différentes mais complémentaires. Divine Comedy, c’est l’un et l’autre.

Neil Hannon, à la fois timide et sarcastique, à la fois théâtral et authentique… la loi des contrastes?
Je suis plein de contradictions et je n’y vois rien de mal! Tu peux être plusieurs choses à la fois et, en tant qu’être humain, je me sens le droit d’être contradictoire dans mes propos. Par exemple, pour moi, la meilleure façon d’être sérieux s’exerce à travers l’humour, et l’inverse est aussi valable. Il n’y a pas de différence. L’humour n’est pas essentiellement drôle, il doit d’abord être intelligent, affûté, généreux… Etre distant et réservé ne signifie pas refuser la communication… Mais je n’ai aucune envie d’être condescendant ou aguicheur. Je préfère emmener les gens dans mon univers. Je ne refuserai jamais de parler à personne, mais c’est aux gens de savoir s’ils ont envie de me connaître ou pas. Je ne vais pas me prostituer pour que tout le monde me trouve génial. Je laisse ce choix aux gens.

Tu aimes parler de toi?
Je ne sais pas si je parle de moi… L’interaction entre la fiction et la réalité est fort variable dans mon travail. A l’instar de Jarvis Cocker, avec qui j’en ai parlé, je ne pourrais évoquer des choses qui me sont complètement extérieures, mais je me sentirais misérable si la musique devenait une thérapie personnelle, et je ne pense pas que ce soit déjà le cas (il sourit). La personne que je suis est à la fois faite d’expériences, d’actions, mais aussi de toutes ces choses potentielles que je recèle, de ma façon d’interpréter les faits, qui devient fictionnelle. Mon travail est un mélange de tous les éléments de ma vie, réagencés dans une fiction, dans un monde qui est The Divine Comedy, et qui vient forcément un peu de moi, mais pas que de moi… de mes amis, de la TV, de n’importe quoi, à tel point que c’est quasi impossible à expliquer… C’est trop irrationnel…

Même pour ‘Your daddy’s car’?
C’est une vieille histoire… J’habitais dans un affreux petit appartement à Tottenham, et ma maison, mes parents, mes copains me manquaient terriblement. La musique était prête, et je me suis mis à penser à la voiture de mon père, à une petite plage près d’Enniskillen, où j’ai grandi, en Irlande du Nord. J’avais envie de partir m’y balader. Tu sais, à l’époque, dans mon patelin, tout le monde passait son temps à se tuer en voiture… J’avais envie d’amour, de voitures et de coucher de soleil… Bon, OK, c’est une chanson sentimentale!

Quelle est la pire chose qui pourrait t’arriver?
Mourir dans un accident de voiture.

Et la meilleure?
Etre universellement reconnu comme la personne qui transforma radicalement la musique pop à la fin du vingtième siècle (il rigole). C’est la seule raison pour laquelle je suis ici (petit sourire en coin… il regarde en l’air, réfléchit, et poursuit)…! Et pourquoi pas? Si je suis capable de devenir quelqu’un de connu, d’écrire de bonnes chansons, avoir une grande maison à la campagne, et beaucoup de chiens, et en même temps de changer définitivement l’histoire de la musique, alors je le ferai. Il n’y a pas de raison pour manquer d’ambition. L’ambition est un excellent moyen de rester en vie! Je ne veux pas échouer par timidité ou par manque d’ambition, ce serait trop bête. Je n’arrêterai que si je comprends que je n’ai pas le talent et l’intelligence pour y arriver.

Qui a changé l’histoire de la musique, d’après vous?
Des tas de gens, mais généralement pour le pire! J’ai l’impression que la pop se dilue singulièrement. Je veux la diriger dans une direction différente. J’en ai assez de la petitesse d’esprit de la musique d’aujourd’hui, qui est trop lourde, trop agressive, trop prétentieuse. Les gens semblent considérer que la pop music a commencé dans les années soixante, ce qui est complètement faux. La musique populaire a toujours existé. Elle est devenue si pauvre, si restrictive de nos jours… La pop music, ce n’est pas ce qui passe à la télé, c’est ce que les gens écoutent chez eux… Les choix des gens sont trop dirigés par les médias. Je veux dire, si les gens décident que Divine Comedy, c’est de la merde et qu’ils préfèrent autre chose, ce serait parfait pour moi, mais cela ne fonctionne pas comme ça, c’est une question de martèlement et de lavage de cerveau, ce que les médias font beaucoup, et c’est ça qui appauvrit l’esprit critique des gens, et donc forcément, leur culture et leur curiosité.

Michael Nyman a composé pour le film Drowning by numbers de Peter Greenaway, une chanson populaire, ‘The elephant song’, qui ressemble beaucoup à ta ‘Drinking song’…
Probablement parce que j’ai vu Drowning by numbers et que je l’ai vraiment adoré! J’adore Michael Nyman, et il a été une influence majeure tout au long de Promenade. J’aime son énergie, la force de sa musique, sa façon de développer des phrases répétitives et d’en tirer toutes les mélodies possibles. Je voudrais utiliser cette façon de faire et la pousser plus loin encore. Les influences sont des choses nécessaires, que l’on doit assumer. Si tu t’assieds à une table et que tu te dis: “OK, maintenant, je vais écrire quelque chose de vraiment original”, tu te plantes, forcément. Et ce que je retire de Nyman, c’est sa musicalité, mais surtout l’agression qu’il est capable de fournir avec des instruments classiques, sans compromis mais avec des influences qu’il assume pleinement: Mozart, Pucell, Haendel. C’est remarquable.

Nyman dit qu’il est bien plus satisfait des sonorités qu’il peut tirer du seul violon d’Alexander Balanescu que de n’importe quel autre instrument. Partages-tu cet avis?
Plus maintenant; à la fin de cette tournée, j’en marre de ces violons qu’on doit toujours réaccorder sur scène! Je ne pense pas être satisfait par un seul instrument, car mes attentes vis-à-vis de ma musique sont encore énormes… Je ne sais pas vraiment à quoi je veux arriver, mais je considère tous mes albums comme des exercices qui me permettront d’arriver un jour à ce que je désire au fond de moi et que je ne connais pas encore, qui me permettront de savoir quelle voie je dois choisir, parmi toutes celles qui s’offrent encore à moi. C’est un processus continu: travailler, garder le meilleur de ce travail et recommencer dans une nouvelle direction… J’espère ne jamais en avoir fini avec la musique… On y revient: ce qui m’embête à propos de mon époque, c’est le manque d’ambition des gens, leur manque d’envie, de courage, de détermination à se transformer, à essayer d’être meilleurs, pour eux-mêmes et pour les autres… Je ne peux pas me satisfaire de me faire un peu d’argent avec ma musique en restant à la maison… C’est tellement embêtant!


Jean-François Noville
Ritual 22, 07-08/1994