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Liberation

Neil Hannon, qui a bien lu ses Penguin classics, s’est logiquement dit qu’il ne serait pas sot de mettre les étagères de sa bibliothèque à contribution lorsque le moment viendrait de sortir son premier disque. Chez les anciens, dans la famille intimidante, il a pioché Dante, et surnommé son vrai faux groupe - en homme orchestre peu enclin à déléguer ses compétences, il joue ici de la quasi totalité des instruments, chante et compose tous les titres – ‘La divine comédie’. Pour rire, ensuite, il s’est offert une petite citation d’E.M.Forster, empruntée à la B.O. de ‘Chambre avec vue’. “Mon père dit que le plus beau des paysages, c’est le ciel au dessus de nos têtes” lance à la cantonnade le jeune et fougueux George. “Je gage que votre père a du lire Dante” rétorque Cecil, très collet monté… Et le petit jeu des références se poursuit : après la Renaissance italienne et l’Angleterre edwardienne, c’est à l’Amérique de l’âge de jazz que notre fin lettré rend visite, pour intituler une de ses chansons ‘Bernice bobs her hair’, titre d’une nouvelle de Fitzgerald. Et la crédibilité rock’n’rollienne dans tout ça ? No problem, un clin d’oeil de plus dans ‘Europop’ : “And thank your god that I just don’t care”, tout droit sorti de ‘Heroin’ et ici chanté avec les accents voluptueusement traînants d’un Iggy Pop new look… On le voit, Neil Hannon est d’humeur badine, ce qui n’intéresserait pas forcément grand monde si il n’y avait dans ce Liberation un souffle d’allégresse assez communicatif. C’est que notre plaisantin a l’oreille pop, et le chant volontiers caméléonesque. Quelques touches de Momus lorsqu’il sussure, des élans romantiques à foison et des refrains bienheureusement idiots du genre “Pa pa pa pa pa…” qui sont proches de ce que son compatriote Sean O’Hagan s’offre parfois. La connexion High Llamas est d’ailleurs confirmée par un penchant marqué pour les hymnes pince-sans-rire à une campagne estivale écrasée de soleil : on chippe la bagnole de papa, on fait main basse sur une bouteille de champagne, l’aventure est au bout de la route mais s’achève autour d’un arbre… Le tout ne tire guère à conséquences, et est d’autant plus charmant que la gratuité mielleuse du disque ainsi que la désinvolture amusée de son auteur témoignent qu’en matière d’hybridation loufoque, les leçons du post-modernisme ne sont pas tombées dans de mauvaises oreilles. Il conviendra toutefois pour apprécier la chose d’être disposé à se passer de guitares qui ne font ici que de timides apparitions et sont reléguées au rang de faire valoir par des violoncelles omniprésents - la moindre originalité du disque n’étant pas de tirer des effets rigolos de cet instrument que l’on associe plus fréquemment à la gravité, des fréquences comme du propos.


Bruno Juffin
Rock Sound 6, 07/1993