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Promenade

Neil Hannon a de la suite dans ses drôles d’idées. Le petit mitron farceur de Liberation s’est ainsi à peine vu décerner le titre envié de maître pâtissier 1993 qu’il entreprend de récidiver, et de faire mieux, ce qui pour lui signifie en donner davantage. Le ‘less is more’, ça n’est pas vraiment le genre de la maison. Ainsi, le divin comédien est reparti explorer le vaste monde – enfin, celui qu’il connaît bien, qui est pour l’essentiel fait de papier et de celluloïd, afin d’en rapporter quelques nouveaux ingrédients. Comme il n’est pas trop cuisine allégée, il a opté pour le consistant et le copieux, mais sa science de la sauce de violon, de la bisque de cor anglais et du coulis de violoncelle lui permet de titiller les papilles auditives de ses convives sans leur détruire l’estomac. Inutile donc de s’alarmer de fait qu’il y a bel et bien du concept album dans l’air, car en l’occurrence, il y a également de l’air, qui fait des bulles, dans le concept. Au départ, l’idée, pas précisément nouvelle, est celle du ‘Carpe diem’ qui fit, il y a de cela quelques années, de sérieux ravages chez les fans de Robin Williams et de la poésie en kit. Donc, il est question de la fuite du temps, ce qui nous vaut en guise d’entrée en matière un extrait d’un psaume d’Isaac Watts (1674-1748 !) et en conclusion une citation du poète latin Horace (65-8 avant JC), d’où il ressort qu’il vaut mieux vivre pour aujourd’hui que pour hier, demain ou dans dix ans – gros succès en perspective dans les cours de récré, du moins jusqu’à la sonnerie annonçant le début du vrai cours de philo, qui, c’est connu, est du genre prise de tête. Pris entre de tels serre-livres, on aurait pu craindre que le disque ne soit justement un peu coincé, mais les bornes horizontales n’ont jamais empêché une chanson de Neil Hannon de prendre la tangente par la voie des airs. Et le respect pétrifié n’est pas forcément son fort… Ainsi, ‘Book Lovers’ lui permet de tourner en dérision son propre goût de la référence culturelle écrasante, ce qui se traduit par une liste d’écrivains célèbres – de Cervantes ) Rushdie – déclamée sur un ton pompeux, chaque nom étant suivi d’un petit commentaire parfois perfide, si bien qu’Edgar Poe et Brett Easton Ellis se voient tous deux gratifiés d’un beau hurlement d’horreur, comme si Le puits et le pendule et American psycho étaient d’un même tonneau (ou de la même barrique d’Amontillado), cependant que notre Marcel le couche-tôt voit son patronyme faire ‘prout’ et que Fitzgerald a droit à un petit extrait du refrain de ‘Bernice’, la chanson… En contrepoint, une très jolie mélodie chantée exhorte l’auditeur à saisir l’instant présent plutôt qu’à jouer les rats de bibliothèque, avant que le morceau suivant n’achève de remettre en question le crédit qu’Hannon accorde aux belles lettres, car il se termine par une invraisemblable énumération de poissons, coquillages et crustacés dont la juxtaposition avec la liste antérieure n’a rien d’important. On pourrait ainsi comptabiliser les emprunts blagueurs du disque, les bouts de dialogues de films (Bébel se chamaillant avec Jean Seberg) ou les emprunts à Rohmer ou Truffaut, d’autant qu’il n’est nullement déplaisant de revoir Jean-Claude Brialy caresser le délicieux genou de Laurence de Monaghan… Mais s’arrêter trop longuement sur cette pratique systémique du clin d’œil à un public très ‘Bac +5’ (la revanche de l’autodidacte ?) risquerait de faire oublier qu’il s’agit avant tout ici d’un disque farouchement personnel, et qu’à aucun moment les compositions d’Hannon ne font pâle figure en pareille compagnie. L’histoire d’amour qu’il met en sons est suffisamment sensuelle – l’héroïne est une jeune Aphrodite vêtue au début de son seul sourire, charmante (quelques papillons escortent le héros dévalant à bicyclette une colline escarpée), et fantaisiste (prise de bec entre le garçon et Dieu le père, bain de minuit, beuverie traitée à la ‘Amsterdam’, souvenirs de jeux enfantins clandestins, et envol final des amants vieillissants), pour trouver naturellement sa place au côté des comédies romantiques qu’il affectionne. Et cette fois, si la comédie parfois grossière est ostensiblement à l’honneur, lorsque par exemple un vilain rot bien disgracieux sépare une chanson plutôt lyrique (‘Neptune’s daughter’), d’une rengaine avinée (‘The drinking song’), c’est quand même vers l’émotion à grand spectacle qu’il convient de chercher la vérité du disque, tant les élans doux, tendre et langoureux de ‘The summerhouse’ ou ‘Tonight we fly’ contredisent le cynisme de surface qu’affiche parfois Hannon. Pas mal de distance amusée, histoire de rester pudique, et suffisamment de cran pour ne jamais dévier de partis prix musicaux outrageusement sentimentaux et rococo – les deux termes s’amplifiant mutuellement bien plus qu’ils ne s’annulent, la forme est trop audacieuse pour être qualifiée de simple procédé, et la facilité avec laquelle couplets et refrains se font reprendre en cœur par tout un chacun permet à Promenade d’échapper au purgatoire où moisissent tant d’œuvres ‘difficiles’ : sans vouloir ressortir le pont aux ânes qui veut que le très singulier ait finalement quelque chose d’universel, force est de constater qu’à force de se situer ‘ailleurs’, il se pourrait bien qu’en ce début de printemps, The Divine Comedy soit partout. Même dans le rhume des foins, mais pour ça, dès l’an passé, nous avions été prévenus…


Bruno Juffin
Rock Sound 03/1994